C’était le 16 septembre 1977

disais je précédemment et l’aventure débutait vraiment, enfin

Passées les 96 heures de permission et muni de mon ordre du même nom, j’arrivais le lundi 19 au matin à la gare de Brest que je fus amené à fréquenter bien des fois. J’ouvrais grand les yeux cherchant l’erreur.
Là sur le quai de la gare je retrouvais un copain d’Hourtin affecté lui aussi sur la Jeanne.

C’est bien d’arriver à Brest mais c’est mieux de se rendre sur le bord en temps et en heure. Les marins sont des maniaques de l’heure. Avant l’heure ce n’est pas l’heure et après l’heure ce n’est plus l’heure. L’heure c’est l’heure. Telle pourrait être la devise du marin français.

Devant nous des cars. Mais comme nous n’avions aucune idée de la destination géographique, nous étions bien ennuyés. Certes il y avait là des taxis et c’est en carrosse que nous nous rendîmes au port.
« Bonjour m’sieur, on va sur la Jeanne, mais on ne sait pas où c’est »
Sourire de l’homme « montez »

Première enfilade de la rue de Siam, le cœur de la ville, puis traversée du non moins célèbre pont de Recouvrance et arrivée devant l’aubette de la porte Cafarelli.
Les gendarmes maritimes autrement surnommé flicmars gardent les entrées de l’arsenal de Brest.
Celui de faction nous demanda notre ordre de mission et notre carte de marins puis nous indiqua le chemin.
« Descendre au niveau des quais prendre en face et au bout prendre à droite et elle est là », dit il simplement.
Se rendait il compte, mais j’en doute, de la désinvolture des ses paroles pour parler de « notre » bateau, heu pardon bâtiment ?

Comment là bas au détour du quai, elle est là ? Ma tension monta brusquement et lorsque je tournai le coin un flot d’adrénaline m’envahit. Pourtant j’avais déjà vu des bâtiment de guerre, j’en avais visité même mais là ce n’était plus pareil.

Une sorte de plan incliné menait dans le bateau (langage civil).
Une coupée menait sur le bord (langage marin)
Va quand même falloir t’y faire l’ami car ce jargon tu n’as pas fini de le lire dis toi le bien.

Bref en montant la coupée j’avais les oreilles bourdonnantes mais, rapidement, je revins à la réalité et à ma condition d’appelé.
 » Votre ordre de mission » fit le second maître de service. »
Après l’avoir brièvement consulté il annonça : « Entrez et faite la queue sur la gauche devant le bureau du capitaine d’armes on vous appellera. »

En pénétrant dans l’antre d’acier ce fut le choc. Le premier fut l’odeur faite de sel, de peinture, de gasoil.
C’est une odeur que j’avais déjà connue via les embarquements de mon père mais que j’avais oublié. Ensuite ce fut le bruit, un bruit de soufflerie. Un navire de guerre c’est bruyant en permanence. Ces instants sont gravés à jamais dans ma mémoire. Je me souviens même du temps qu’il faisait. Il faisait gris, non pas pluvieux, mais comme il peut être à Brest d’un gris clair annonçant la marée.

Je vous ai déjà parlé de mes coups de chance pour me retrouver là où j’étais. A toi, le nouveau, je te prie de bien vouloir te référer aux épisodes précédents. Celui-ci étant le 5 ème.
Merci beaucoup.

La chance allait encore me sourire même si à cet instant, j’étais loin de me l’imaginer.

J’attendais là en compagnie de mon collègue de voyage devant un rideau rouge lorsque celui-ci s’ouvrit laissant passer un homme rougeaud et rondouillard n’inspirant que méfiance.
C’était un Maître Principal fusilier. Il commença par nous regarder d’un air dégoûté, se demandant quels services nous serions susceptibles de rendre sur un bateau, voire à la Marine tout simplement. Comme ses congénères d’Hourtin, il beugla l’appel des noms et fournit, sans aucune d’explication, l’affectation de chacun sur le bord.
Service général, elec, pont, manœuvre, service général…
Thierry, mon copain de tribulation, se trouva affecté à la buanderie. Au bout d’un certain temps, peut-être par lassitude d’annoncer les affectations, il demanda :
-« Y a quelqu’un qui sais faire quelque chose de particulier ? »

Je venais de tirer la carte chance au Monopoly. Je levais immédiatement la main.
-« Moi » m’écriais je.
Il me regardait de ses yeux scrutateurs, étonné que quelqu’un ait répondu à son apostrophe.
– » J’ai servi en restaurant et je connais la découpe sur plat ou guéridon, à la française quoi. »

J’exagérais beaucoup, n’ayant jamais servi que deux mois dans un petit restaurant de l’année précédente. Mais enfin, j’étais prêt à assumer le cas échéant. La carte permettait de rejouer et de nouveau, je tirais une carte Chance. Passait dans la coursive (*) un matelot que le « Bidel »(*) qui nous réceptionnait appela d’un ton péremptoire.
« Socco (pseudo), y’a un gars pour toi. Embarque le et trouve lui une bannette (*). C’est pour le carré (*) O.M. »

C’était fait. J’étais affecté sur la Jeanne comme maître d’hôtel ou plus précisément motel.

(*) Coursive : Les « couloirs » d’un bâtiment sont ainsi appelés dans la marine.
(*) Bidel : Surnom donné au Capitaine d’Armes (*)
(*) Capitaine d’armes : Chef de la police du bord. Un des 4 hommes le plus important sur un navire de la Royale
(*) Bannette : Dans un navire il n’y a pas de lit mais des bannettes. Je vous en reparlerai.

(*) Carré: il n’existe pas de cantines pour les Officiers Mariniers et les Officiers mais des carrés, les hommes d’équipage ont un mess. Mess est aussi employé pour les gradés mais le commandant du bateau à un exclusivement un carré

A suivre…

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