Djibouti

La dernière nuit se passa dans une ambiance étrange. Verrions nous des pirates si nombreux par ici ? Après le détroit de Bab El Mandeb les navires firent route plein sud dans le golfe d’Aden face au Yémen. La ville de Djibouti capitale de la République de Djibouti se trouve à l’entrée du golfe de Tadjoura.

Comme pour Alexandrie, le navire arriva à vitesse réduite face à Djibouti. Devant nous le désert. Petit à petit, le port nous apparut avec ses grues puis ce furent les bâtiments militaires qui s’inscrivirent dans notre vision au fur et à mesure de l’avancée de la Jeanne. Bien qu’il soit encore tôt, le personnel de quart affecté au poste de manoeuvre transpirait à grosses gouttes dans la préparation de l’accostage et de l’amarrage. Le poste de manoeuvre se déroula de manière impeccable. Les boscos (*) étant tout à fait professionnels.

Une fois le navire à quai, le déroulement de la journée s’effectua de façon ordinaire. Poste de propreté, poste d’entretien et enfin ravitaillement auprès des docks locaux prévenus par télex. Les pleins de fuel et de kérosène furent réalisés le lendemain. Pour l’instant les abords du navire n’inspiraient pas au tourisme. Un soleil accablant se réverbérait de toute part, nous brûlant les yeux et du désert proche venait jusqu’à nous un vent d’enfer charriant un sable ocre. Charmante région, de loin avec le Soudan une des pires que je n’ai jamais vues !

Nous sommes toutefois sortis en fin d’après-midi, espérant trouver en ville un peu de réconfort à nos âmes et à nos corps depuis trop longtemps esseulés. C’est à la place Ménélik, place centrale de la ville, que l’on trouva l’animation désirée. Imaginez, une sorte de vaste place rectangulaire, plantée d’arbres, entourée par des colonnades supportant les auvents de maisons ocre aux petites fenêtres. Là, sur des étalages de fortune, était mis en vente un bric-à-brac d’objets d’art dits africains. Ayant reçu à bord notre pécule en monnaie locale, j’ai pu acheter « un collier en dent de chameau, original non !

Mon père était passé en ces lieux, il y avait bien longtemps et j’ai eu plaisir à imaginer quelles avaient bien pu être ses pérégrinations sous ces cieux inamicaux. Je cherchais bien sur le célèbre « palmier en zinc ». Il s’agissait d’un bar au centre duquel trônait le fameux palmier, clin d’oeil malicieux à la flore locale. Malheureusement cet estaminet était fermé depuis qu’un attentat à la grenade l’avait détruit quelques temps auparavant. Depuis lors, les patrouilles de légionnaires se faisaient en Jeep armée d’une mitrailleuse. La nuit venue, tout en tenant compte des ordres du bord, nous avons tout de même porté nos pas jusqu’au quartier 2 (*), certain de pouvoir y apaiser nos sens… La nuit fut longue et fatigante. Le lendemain, 29 novembre, dernière journée d’escale en ces lieux inhospitaliers, je suis resté à bord longtemps à l’abri du soleil. Ayant la veille au soir rencontré un légionnaire d’origine américaine, qui après avoir été G.I., puis Marines, se retrouvait ici légionnaire au 2ème REP, « car c’est plus fun », nous avons préparé avec soin notre dernière sortie nocturne. A la demande de Jerry, nous ne sortions pas seul ce soir. Effectivement nous allions quartier 3 ou 4 et la présence française n’y est pas toujours bien acceptée.

Après un passage place Ménélik pour récupérer notre guide, nous l’avons suivi dans les rues étroites et sombres de la ville. Nos pas nous ont éloigné du centre et les rues devinrent de plus en plus sombres, étroites et sales. Au détour d’une masure, une enseigne, c’est là. Nous pénétrons dans la maison et tout de suite l’impression est bizarre. Les gens nous dévisagent tout en se taisant et si ce n’était la présence de Jerry en uniforme, je serais reparti instantanément. S’étant assis sur des tabourets de bois, des personnes de sexe opposé se sont jointes à nous afin d’activer comme il se doit notre consommation de bière et le dynamisme de nos sens. La soirée se déroulant calmement, l’ambiance s’était apaisée et le ton devint bon enfant. Quand soudain après des bruits confus dans les couloirs de l’arrière-salle, sur un signe bref de Jerry nous nous sommes levés avec précipitation. A peine sortis c’est la fuite, et nous avons sorti de leur emplacement nos amis prudemment scotchés sur nos mollets préalablement rasés. La rue s’était animée et soudain des pierres fusèrent sur nous. Je me mis à courir le plus vite possible lorsqu’un cuistot venu avec nous s’écroula. Une pierre l’avait atteint à la nuque. Aidé par Jerry, je le relevai tout en reprenant notre course effrénée. Derrière moi, des cris, une bousculade et un hurlement. Je n’en saurai pas plus. Jerry nous a rejoint et, arrivé près du centre ville, à l’abri, j’ai appris que ce départ, pour le moins précipité, était dû à un marin indélicat n’ayant pas rétribué les services rendus. Quelques bières nous ont alors remis de nos émotions et la soirée s’acheva.

J’étais bien content de me retrouver à bord et de quitter Djibouti qui ne m’aura pas laissé de bons souvenirs. Dès le lendemain, ce fut le retour en mer, vers des îles enchanteresses, les Seychelles. Mais d’abord, nous aurions à subir les épreuves initiatiques du passage de la latitude 0.

Ma nuit fut agitée, je rêvais de la soirée écoulée et de cette Afrique aux visages bien mystérieux, si différents et si troublants. Je laissais mon esprit vagabonder à la suite d’Henri de Monfreid et de ses cotres (*)

(*) Bosco : Manoeuvrier. Un manoeuvrier est celui qui a caractère ou titre pour exécuter ou faire exécuter une manoeuvre relative à l’art naval. C’est encore celui qui a la capacité nécessaire pour faire exécuter les diverses manoeuvres à bord d’un ou plusieurs bâtiments réunis. Un bon manoeuvrier est un marin qui unit beaucoup d’instruction théorique à une grande habitude de la mer et à la connaissance parfaite de tous les détails pratiques de la navigation ; encore cela ne suffit il pas : on doit y joindre un imperturbable sang-froid, une extrême présence d’esprit et un ton de noble assurance ou de dignité, accompagné d’un organe ferme qui forcent à une obéissance immédiate ou qui commandent à la confiance et le respect. Un mauvais manoeuvrier est appelé « Brise-Manoeuvre ».

(*) Quartier 2 : A mon époque Djibouti était divisé en quartiers hémisphérique partant du port et avançant vers l’extérieur. Le 1 étant le port et ainsi de suite. Les amusement se trouvant quartiers 2 et 3 mais nous n’avions pas le droit d’aller au quartier 3 du moins officiellement.

(*) Cotre : les cotre sont sous ses latitudes des bâtiments à voiles servant au transport de marchandise et pour la pêche.

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