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Tranches de vie sur la Jeanne D'arc

C'est donc avec soulagement que nous avons quitté la Corne de l'Afrique. Enfin l'air du large, enfin un peu d'air. La feuille de bord annonçait beau temps, mer calme et un peu de vent de secteur sud-est, le bonheur après la fournaise. Elle annonçait aussi la réunion préparatoire au passage de la ligne, de l'équateur. C'est une tradition et une fête pour tous les bateaux franchissant cette ligne immatérielle qui sépare l'hémisphère boréal de l'hémisphère austral. Les cérémonies durent du matin au soir. Il y a trois grandes fêtes dans la Royale : St Eloi, (*) Ste Barbe (*) et la Ligne.

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La grande question : Mais que porter?

Ami lecteur je sens ton désarroi, ton angoisse face à un problème crucial.

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Djibouti

La dernière nuit se passa dans une ambiance étrange. Verrions nous des pirates si nombreux par ici ? Après le détroit de Bab El Mandeb les navires firent route plein sud dans le golfe d'Aden face au Yémen. La ville de Djibouti capitale de la République de Djibouti se trouve à l'entrée du golfe de Tadjoura.

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Le Canal de suez et la Mer Rouge

Le navire put enfin manoeuvrer. Pendant que se déroulait l'appareillage, mes deux amis me rejoignirent au carré pour prendre un café, car il n'était plus question d'aller dormir et je craignais que la journée ne fût dure. De plus nous aurions certainement des explications à fournir auprès des instances dirigeantes du bord. La matinée se déroula pourtant normalement. Les six jours de navigation qui se présentaient à nous devaient nous conduire à Djibouti, capitale du territoire des Afars et des Issas mais avant nous allions devoir traverser le canal de Suez. Point hautement stratégique s'il en est mais dont à l'époque je n'avais pas mesuré toute l'importance.

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Egypte / Retour à Alexandrie - Part 3

Cette journée de travail fut simple et banale. C'était le dimanche 20 novembre et beaucoup, dans le personnel du bord avaient quartier libre dès huit heures. Le service du soir assuré, je rejoignais mes amis à la coupée (*), pour une petite sortie nocturne.

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L'Egypte / Le Caire - Part 2

Ce matin du dix-neuf novembre en compagnie d'une centaine d'autres marins, nous avons pris le car direction le Caire. J'allais voir ce que tant d'hommes célèbres ont vu et admiré. J'allais voir ces monuments qui défient le temps et l'imagination. J'allais contempler ces preuves éternelles et grandioses de l'Histoire. En ce samedi dix-neuf novembre 1977, l'histoire nous rattrapait. En effet, alors que nous quittions Alexandrie, Anouard El SADATE, président de l'Egypte quittait le Caire pour ce rendre à Jérusalem, et plus particulièrement à la Knesset. Voyage historique s'il en fut.

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Le grand jour

Je me trouvais une fois encore à la croisée des chemins, face à mon destin. Cette nuit là je ne pus dormir, tout comme Sam et François que je retrouvais au bout d'un moment. Comme mes deux camarades, je regardais la nuit descendre doucement sur la campagne française que je ne reverrais que six mois plus tard. Je dois avouer que j'étais mélancolique et que, sans la présence de mes deux amis, le voyage aurait été bien lugubre. Nous avons longuement discuté d'avenir. Au bout du chemin, Brest et deux jours d'intenses activités.

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La tension monte sur la Jeanne

Voilà cher marin un aperçu de mon bâteau. Il est beau mon bâteau non ? Et ne t'avises pas à dire le contraire ou gare à toi

Mais les évènements vont s'accélérer car la date fatidique approche. Aussi, en ce chapitre important je vais te livrer, là, ma vie jusqu'au grand jour. Soit sûr ami, que ces étranges moments, qui malgré les mille choses merveilleuses que j'ai pu découvrir par la suite, furent gravés à jamais dans ma mémoire comme étant parmi les plus importants de ma vie. Ma vie justement allait vraiment basculer de manière irréversible, pour mon plus grand bonheur. Alors suis moi et ne dis rien.

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La première sortie (Episode II)

Alors là écoute moi bien ô apprentis mataf

Un navire c'est un dédale, que dis-je, un labyrinthe et qui ne sait pas s'y reconnaître finit pas s'y perdre à jamais.

D'abord je vais te fournir quelques caractéristiques techniques concernant la Jeanne afin que tu te fasses une idée un peu plus précise de l'environnement dans lequel tu viens de poser ton sac. (*)

Caractéristiques du bâtiment Jeanne D'arc
Déplacement (*) : 10 575 tonnes (13 270 pc)
Dimensions (mètres) : 182 x 24 x 7.3 mètres
Vitesse : 26,5 nœuds (*)
Propulsion : 4 chaudières multitubulaires, type dissymétrique, timbrées à 45 kg/cm² et surchauffe 450°, 2 turbines Rateau, 2 hélices.
Puissance : 40000 Ch (29 420 kW)
Usine électrique : 4400 kW
Distances franchissables : 6800 nautiques à 16 noeuds, 3 750 à 25, 3 000 à 26,5.
Equipage : 31 officiers + 182 officiers mariniers + 414 quartiers-maîtres et matelots, 150 officiers élèves.

Armements :


6 rampes Exocet MM 38
Caractéristiques
MM38
Poids total 735 kg
Charge 165 kg
Vitesse max Mach 1 5
Longueur 20 m
Diamètre 0,35 m
Envergure 1 m
Portée 38 km
Observations : Doté d'une forme classique, le missile a un corps cylindrique précédé d'une ogive. Il possède une voilure cruciforme à forte flèche et un empennage situé dans les plans de la voilure. Sa conservation se fait dans des conteneurs-lanceurs étanches en alliage léger.
La conduite de tir utilisant la position du but donnée par le radar de veille, surface du bâtiment, comprend les équipements nécessaires à l'envoi au missile de la verticale, de la distance et de l'azimut du but.
Le lancement du missile a lieu à une faible élévation (environ 15°). Après une courte phase ascensionnelle, il rejoint son altitude de vol et se stabilise entre 3 et 5 mètres. La stabilisation est assurée par une sonde radio-électrique.
Durant la première partie du parcours, le missile est guidé par une centrale à inertie. A une certaine distance du but (12 à 15 km) l'autodirecteur électromagnétique actif le recherche, l'acquiert et guide le missile vers l'objectif. La mise à feu se fait soit par impact, soit par proximité, suivant les conditions de l'interception, la taille du bâtiment et l'état de la mer.

4 tourelles 100 mm Mle 53
Caractéristiques
Diamètre : 100 mm
Calibre : 55
Masse : 22 tonnes
Poids de la munition 23,6 kg
Portée maxi : 17000 mètres à élévation de 40°
Portée maxi pratique : 6000 mètres contre but aérien
Portée maxi pratique : 12000 mètres contre but surface
Vitesse de pointage latérale 40° par seconde
Vitesse de pointage verticale 29° par seconde
Vitesse de l'obus : 870 m/s
Cadence de tir : 78 coups/mn

4 mitrailleuses de 12.7 mm

Aéronavale :
4 HSS (Sikorsky S55)


et 2 Alouette III



et à mon époque, 2 Dauphin 001 et 002 (en 78-79)



(*) Sac : pas de valise dans la marine mais un grand sac de toile

(*) Déplacement : Le déplacement d'un navire est l'espace occupé dans l'eau par ce navire flottant ; c'est donc le volume d'eau auquel ce navire s'est substitué. Or, le poids de ce volume d'eau est le même que celui du navire. Merci à Archimède. Ainsi, pour connaître le poids d'un bâtiment à chacune des périodes de son armement, il suffit de calculer le volume de sa partie immergée en mesures cubiques ; et, comme le poids de chacune de ces mesures cubiques, évaluées comme le fluide lui-même, est connu, on en déduit facilement, le poids d'un navire à ces mêmes périodes : en anciennes mesures, le pied cubique d'eau de mer est estimé peser 72 livres; et en nouvelles, le mètre cubique, 1026 kilogrammes.
On peut dire qu'un navire déplace 4000 tonneaux (*)

(*) Tonneaux : Un tonneau est une futaille qui, lorsqu'elle est pleine d'eau, est supposée peser 1000 kilos ou 2000 livres. On lui donne aussi le nom de "pièce de quatre", parce qu'elle est de contenance de 4 barriques dont le poids, lorsqu'elles sont pleines d'eau est de 250 kilos chacune ou environ 500 livres.
Il est à noter que le tonneau de la marine de commerce est un peu plus petit à 978,78 kilos alors que celui de la marine d'état est de 1000 kilos.
Toutefois, si le volume de la carène ou de la tranche a été calculé en mètres cubiques, comme le mètre cubique d'eau de mer pèse 1026 kilos, on obtient le poids de cette carène ou d'une de ses tranches représentant, par exemple, le chargement, en multipliant le nombre de leurs mètres cubiques par 1026 kilos.

(*) Nœud : vitesse correspondant à 1 mile marin (*) à l'heure ou 1 nautique

(*) Mile marin : est égale à 1/3 de la lieue marine (*)

(*) Lieue marine : ancienne mesure de longueur conservée, chez les marins, parce qu'elle a la propriété d'être la 20e partie du degré d'un grand cercle de la terre, et que, se subdivisant en 3 miles, la longueur du mile est égale à celle de la minute de degré de ce grand cercle.
La lieue marine est, à très peu près, de 2851 toises(*); ce qui équivaut, environ, à 5 555 mètres

(*) Toise : La toise étymologiquement signifie "l'étendue des bras", c'est-à-dire l'envergure des bras. Elle a donc comme base la distance entre le bout des doigts, les deux bras étendus.
Il y a exactement six pieds dans une toise. Pour un pied "normal" de 30 cm environ, cela donne une étendue naturelle de 1,80 m environ.
La toise est indirectement définie par la définition du mètre décimal même :
La loi du 19 frimaire An VIII 10 décembre 1799 établit que "le mètre définitif" est égal à 3 pieds et 11,296 lignes de la toise de Paris".
Ceci dit, la toise du Châtelet ou de l’Académie est désormais exactement 54 000 / 27 706 m. C'est donc environ 1,949 036 310 mètres.
En fait, pour mesurer 1/ 10 000 000 du quart d'un grand cercle longitudinal, le mètre aurait due être environ 3 pieds et 11,38314 lignes.

Tu suis encore ? tant mieux, car ce n'est pas terminé. Accroche toi c'est parti.

Ce bateau, relativement grand donc, comporte une multitude, le mot n'est pas usurpé, de locaux plus ou moins grands.

C'est pourquoi, ce superbe porte-hélicoptères est divisé en tranches, comme un cake, repérées alphabétiquement de A Alpha à O Oscar(*) et ceci de l'avant vers l'arrière.
Il est aussi découpé en ponts et plates-formes repérés par un ou deux chiffres. 0 étant le pont principal, 1 le premier pont ou la première plate-forme, 01 le premier faux pont et ainsi de suite. Chaque local est donc repéré par une lettre, celle de sa tranche, et par trois ou quatre chiffres.

- Le dernier indique le rang de la pièce par rapport à l'axe du navire, en comptant en chiffres pairs ou impairs.
- Chiffres impairs pour tribord et chiffres pairs pour bâbord.
- Si le local est sur l'axe, il est numéroté par un 0.
- L'avant-dernier chiffre indique le rang du local à partir de la cloison avant de la tranche.
Par exemple, le repère D213, qui est le bar de l'équipage signifie que le bar est dans la tranche D DELTA, qu'il est sur le deuxième pont, qu'il est le premier local de sa tranche et le deuxième sur tribord à partir de l'axe du navire.
Ces repères et cette codification savante sont très utiles à tous mais surtout à l'équipe de sécurité. Il est effectivement plus facile de dire : "Alarme incendie en D0343" que, "Il y a le feu chez le cordonnier".

(*) Alphabet international
Alpha, Beta; Charly, Delta, Echo, Foxtrot, Golf, Hotel, India, Juliette, Kilo, Lima, Mike, November, Oscar, Papa, Quebec, Romeo, Sierra, Tango, Uniforme, Victor, Wisky, Xray, Yankee, Zoulou.

A ce niveau on va pour voir prendre la mer.

Durant ce bref séjour en mer, une semaine, outre que nous nous amarinions, j'ai pu tester ma résistance au mal de mer. En octobre, naviguer dans le golfe de Gascogne n'est jamais une partie de plaisir, la mer y étant généralement très mauvaise. Notre chef cuisinier, un vieux maître d'équipage, m'a expliqué que pour ne pas être malade, il fallait manger de façon consistante mais pas trop lourde et ceci avant que cela ne remue trop.

C'est de même, pendant cette semaine, que j'ai découvert le caractère strictement militaire du bâtiment, ainsi que l'expression 2 minutes 14. C'est avec étonnement que fit irruption dans ma vie le "Poste de combat". Alors que tranquillement je devisais avec mes collègues, confortablement installés au bar O.M., le haut parleur du bord diffusa : "poste de combat, poste de combat, la tribordée Alpha de quart!" Ce fut immédiatement un remue ménage intense dans tout le bâtiment. Tout le monde se mit à courir vers son lieu d'exercice. Nous nous sommes alors regardés interdits. N'ayant pas été informé du rôle que nous aurions à tenir en de pareilles circonstances, nous sommes redescendus au mess, un pont plus bas.

J'avais remarqué que chaque tranche ou chaque pont se refermait de façon étanche au moyen de lourdes portes en acier munies d'un système de fermeture à roue. Au-dessus de chacune d'elle était placée une plaquette comportant six numéros - de 0 à 5 - situés dans des carrés de couleur verte, orange ou rouge. Ce n'est que lorsque le haut parleur diffusa : "Poste d'étanchéité N°3" que j'en compris la signification. Si pour le chiffre mentionné la couleur est verte, alors la porte doit rester ouverte. S'il est orange la porte doit être fermée, mais peut être ouverte pour permettre un passage, puis refermée ensuite. Si par contre elle est rouge, tout passage est strictement interdit, et la porte ne peut en aucun cas être ouverte.
De plus on peut modifier la pression de l'air dans les tranches ainsi isolées. Pour la salle à manger, la couleur était verte.

Lorsque tout l'équipage fut à son poste, chaque planchette, ainsi appelle-t-on le regroupement de personnel sous la responsabilité d'un gradé pour un poste de combat déterminé, donna sa situation de présence. Divers ordres furent retransmis dont un exercice incendie dans un local situé dans les faux ponts du navire. Dans une coursive, nom donné à un couloir intérieur d'un bâtiment, située entre l'office et la cuisine je pus voir s'équiper des membres de l'équipe "sécurité- incendie". Ils endossèrent leur tenue ignifugée, leur masque à gaz et leur "Fenzie". Le Fenzie est un respirateur autonome. Ils avaient 2"14' pour s'équiper. C'est le temps maximum accordé à ces hommes pour être fin prêt. C'est par extension une expression employée pour signifier qu'il faut rapidement exécuter un ordre.

L'ordre "Fin de poste de combat" nous permit de vaquer de nouveau à nos occupations habituelles. Le second poste de combat eut lieu vers trois heures trente du matin et se déroula selon le même principe.

Après une semaine de mer, c'est avec plaisir que le vendredi après-midi, nous avons regagné Brest et le train pour Paris, laissant de service Valet et Galland. J'avais auparavant assisté au poste de manœuvre. La Jeanne arrivait lentement depuis la haute mer dans la rade foraine de Brest pour être alors prise en charge par les remorqueurs de l'arsenal, jusqu'au quai où elle fut amarrée par des aussières sur les bittes du quai. Des défenses latérales, faites de pontons munis de pneus, furent également mises en oeuvre pour protéger les flans du navire contre tous risques de ripage.

Allez chers marin je t'accorde une 48
Bon vent



La première sortie (Episode I)

Il faut quand même se rendre à l'évidence, quand on monte sur un bateau, on peut légitimement s'attendre à ce qu'il prenne la mer un jour ou l'autre. Ce fut le cas pour la Jeanne. Mais avant, il me faut vous donner quelques explications techniques, sinon une fois encore, vous n'allez rien comprendre, et vous allez m'interrompre en permanence. Ca je ne le supporte pas. Alors suivez moi à bord, on va commencer le poste de manoeuvre.


La carte du Finistère

La pointe de Crozon et l'ile Longue

La rade de Brest et son port

Comme à l'accoutumée, le matin, nous regardions la feuille de service pour prendre connaissance des dernières informations concernant la vie du bord.
Quelle ne fut pas notre surprise, bien que nous nous y attendions un peu, d'apprendre notre départ pour la haute mer.
C'est avec excitation que nous avions attendu ce moment tant espéré.

Honorable lecteur, laisse moi tout d'abord te donner quelques renseignements concernant la feuille de service.

La feuille de service est réellement quelque chose d'indispensable à la vie du marin embarqué.
Elle indique dans les moindres détails ce qui va se passer à bord et qui fait quoi.
Cette feuille comporte plusieurs rubriques.
- Le service du jour : semaine ou dimanche à terre ou embarqué.
- La bordée de service.
- Les personnels de service au "service général".
- Le service AVIA, pour aviation, s'il y a lieu.
- Les mouvements et activités du service général.
- Les mouvements et activités du groupe école.
- Les informations générales.

Sous la rubrique informations générales sont regroupés, la météo, le film du soir, la levée de courrier, les mouvements de la buanderie...

Ce lundi était un jour de semaine à la mer.
La météo n'était pas franchement bonne et annonçait des grains et de la houle, comme il se doit en cette saison dans le golfe de Gascogne vers lequel nous allions nous rendre.

Pour la première fois j'allais affronter la haute mer. Comme bon nombre de mes collègues j'en étais à la fois ému et excité.
Mais dans l'immédiat, le travail quotidien reprenait ses droits. Que l'on soit en mer ou à quai, il fallait préparer le service du midi. C'est pourquoi je n'ai pratiquement rien vu de l'appareillage (*) si ce n'est, le moment où en rade (*) de Brest, nous avons doublé l'île longue abritant les sous-marins nucléaires.

- " Ca y est les hélices tournent" me dit François"
-" Tu crois qu'on a déjà quitté le quai ?" lui demandais-je
-" Non, pas encore je n'ai pas l'impression de bouger".

Mes premières impressions de mer furent l'apparition du trépidement régulier du aux rotations des arbres d'hélices. (*)
-" C'est fait, on bouge, vous sentez" m'exclamais-je un peu plus tard
-" T'as raison" me dit Eric en passant dans la salle à manger
-" C'est bizarre comme sensation" renchérit Sam.

Vint ensuite le balancement du bâteau sur les vagues. Ce jour là, la mer comme le ciel étaient tristes et gris. Il "pleuvinait".

La vie des motels, quoique l'on puisse en penser, était assez désorganisée. Nous trimions en dépit du bon sens. Je me souviens que dans les premiers temps, la journée de travail durait parfois quatorze heures. Aussi, avec François et Sam, arrivés chez nous au gré d'un changement de personnel partant travailler à la télévision du bord, nous nous étions mis d'accord pour travailler un minimum de temps avec un maximum d'efficacité. Il ne s'agissait pas de bâcler le boulot, cela aurait été source d'ennuis sérieux, mais on ne pouvait pas rester à travailler autant d'heures.

Le carré O.M. était doté de six motels. Nous avons donc créé trois équipes de deux personnes. Le petit Valet de Montbéliard avec le grand échalas de Galland, François avec Sam et Thierry avec votre serviteur.
La salle à manger comportait trois parties distinctes : l'office, la salle à manger proprement dite et la plonge.

Chaque équipe allait devoir tourner alternativement sur ces trois postes.
L'équipe de plonge avait également à sa charge les toilettes O.M. attenantes au carré.

Choses nouvelles pour mes amis et moi, les quarts de nuit.
Effectivement, un bâteau en mer nécessite l'activité permanente de l'équipage dans son entier ou presque.
Il fonctionne nuit et jour. La prise de service (prise de quart) durait quatre heures. C'est pourquoi, à minuit et à quatre heures il fallait fournir à manger et à boire aux équipes montantes et descendantes. Notre travail consistait donc à ouvrir la salle à manger de vingt-trois heures trente à minuit trente et de trois heures trente à quatre heures trente. L'équipe qui effectuait ces relèves préparait aussi le petit-déjeuner. Elle était également de plonge la journée.

Ce type d'organisation "scientifique", que n'aurait pas désavoué Taylor, donna tout de suite d'excellents résultats. Nous avons alors divisé notre nombre d'heures effectuées au travail par deux.
L'équipe d'office préparait les entrées, les fromages, la salade et les desserts et approvisionnait Emilienne la pompe à vin.
L'équipe de salle mettait la table, servait et desservait les deux services du midi et du soir.
Ceux de plonge, outre le service de la nuit précédente, lavaient donc la vaisselle.

Pour les postes de propreté et d'entretien chacun s'occupait de la partie qui lui était dévolue.

Chaque groupe ainsi constitué essayait d'optimiser au maximum le rendement de son travail, toujours pour avoir le plus de temps libre possible.
On pu le constater pendant la campagne. A mesure que les jours de mer s'égrenèrent, le nombre d'heures de travail effectuées quotidiennement passa de quatorze à cinq ou six, parfois moins.

En mer, un seul travail supplémentaire existait, c'était la corvée du bar. Nous aidions alors notre ami barman, Paul, à aller quérir dans les coquerons (*) la vingtaine de caisses de bière nécessaires à étancher la soif quotidienne de nos officiers mariniers. Cette corvée, n'en était pas vraiment une car elle nous permettait de nous échapper un peu du carré et également, de boire une bière tranquillement au bar entre copains.
Le rituel était presque toujours le même. Le téléphone se mettait à sonner
-" Eh les gars c'est Paul qui nous appelle"
-" On y va tous ?"
Souvent Galland ne venait pas. Il faut bien dire qu'il était le seul à ne pas s'être amalgamer au groupe que nous formions.

C'est pendant ce temps rendu libre ou pendant les corvées que j'ai réellement appris à circuler et à me repérer à bord de la Jeanne. En effet, tous les bâteaux de guerre modernes sont structurés en nid d'abeille.

Alors là je fais une pause, admirable lecteur, dans mes aventures car on va rentrer dans une suite d'explications qui va requérir toute ton attention.
Donc la suite bientôt

(*) Arbres d'hélice : Les hélices d'un bateau se trouve dans le prolongement de "barres d'acier" appelées arbre.
Cet arbre, sur lequel est fixée l'hélice, se trouve en prise avec le système de propulsion mais j'aurais l'occasion d'en reparler.

(*) Appareillage : on ne dit pas d'un bâteau qu'il démarre ou qu'il part mais qu'il appareille.

(*) Rade : Grand bassin formé, en général, par la nature, ayant issue vers la mer, et où les bâtiments trouvent de bons mouillages, soit lorsqu'ils sortent du port qui avoisine ordinairement la Rade pour achever de se préparer à faire campagne (c'est ce qu'on appelle Mettre en Rade), soit lorsqu'ils reviennent du large et avant de rentrer au port. La partie la plus près de la haute mer s'appelle Grande Rade et la partie la plus proche du port est dénommée Petite Rade.

(*) Coquerons : Dans un bâtiment de guerre, c'est le compartiment, le fourcat situé sur l'arrière de la soute aux poudres ( marine à voile), et en général, c'est un compartiment pratiqué dans les parties extrêmes, qui remplit l'office d'armoire ou de caisson.



La première 48

A toi, honorable lecteur, je puis tout dire ou presque de ma vie de mataf ; aussi, lis bien la suite des aventures de Surcouf.


A part quelques démarches administratives pour des paperasses, c'était toujours petit déjeuner, déjeuner, dîner et sortie dans Brest.
Je fis connaissance avec le reste des motels (*). Nous étions six au total. Seul François dit Fanfan me paraissait sympathique.

Le premier week-end, je restais à bord, de permanence, en compagnie d'un autre motel. Il y avait très peu de boulot, c'était même pénible. Thierry, que nous appelions maintenant Sam, était avec moi.

Le dimanche, Brest est une ville morte ; à part un ou deux troquets, tout est fermé. Le lundi arriva comme une délivrance. Durant la semaine, le CMA1(*) nous distribua des coupons de voyages SNCF gratuits, douze exactement. Douze, c'était ce que la Marine nous attribuait pour pouvoir rentrer chez nous pour la durée de notre service militaire. Pour les autres voyages, nous avions droit à une réduction de soixante-quinze pour cent comme les marins engagés. A la fin de la deuxième semaine, je pris le train en direction de Paris avec une certaine jubilation.

Bien que ne disposant que d'une 48, entendez que je n'avais que quarante-huit heures de permission, c'est avec plaisir, qu'accompagné de Sam et de François, je me rendis à la gare.

Ce fut une course effrénée. Une fois la "perm" signée par le chef et remise à qui de droit, il fallait se changer, prendre la direction du car après avoir franchi la coupée et, une fois dans celui-ci, espérer qu'il arrive avant l'heure du départ du train.

A la gare aussi c'était la cavalcade. Tout le monde, sa valise à la main, courait, espérant trouver une place dans un compartiment. Le voyage durait toute la soirée. Nous arrivâmes à Paris Montparnasse vers minuit. Ayant téléphoné à mes parents, papa était venu me chercher, comme bon nombre de fois d'ailleurs, au bout du quai. C'est dans un état bizarre que j'arrivais à destination. Mais mon plaisir était grand et les fatigues furent vite oubliées.

De retour chez nous, je pus goûter pendant presque deux jours à la vie de famille. J'aidais ma mère dans ses travaux. Il fallait faire ma lessive. L'après-midi, mes parents ne travaillant plus et, ayant pris un bon repas, nous nous sommes mis à discuter. Maman m'interrogeait sur mes conditions de travail et de vie à bord du bateau. Papa écoutait et comparait avec ce qu'il avait connu au même âge, c'est à dire en 1942. Il n'y avait certes pas de comparaison raisonnable. J'expliquais tout de même à maman et à mon petit frère Denis alors âgé d'onze ans, le poste avec ses bannettes superposées, la promiscuité parfois gênante, le travail également : les trois services journaliers et les corvées de ravitaillement non moins quotidiennes. Je parlais aussi de mes nouveaux amis et de nos sorties brestoises. Denis me posait mille questions sur le bateau, sa taille, son poids, son armement, ses hélicoptères, son personnel...

Le soir venu, je ressentis comme une récompense le fait de pouvoir dormir dans un vrai lit ainsi que le lendemain, d'avoir la chance de ne pas se lever dès six heures du matin. Ce dimanche matin là, je me levais vers huit heures trente, mon petit déjeuner m'attendait sur la table de la cuisine. Dans la matinée, j'accompagnais, comme souvent avant le début de mon service militaire d'ailleurs, papa au marché, sans oublier un petit intermède dans le café situé juste derrière l'église. Intermède pendant lequel nous dégustions devant un demi de bière ou une bolée de cidre, "entre hommes".

Avec mon père, nous pouvions ainsi partager des moments d'intense amitié que je n'avais pas connus avant avec lui. De retour à la maison, maman avait déjà commencé à préparer "le repas du dimanche", qui chez nous, et encore aujourd'hui, est un jour de fête. Généralement, ce jour là, nous nous habillions.

Le repas débutait par un apéritif, souvent un Kir fait avec du vin blanc de Savoie que nous avions par Titou, mon parrain habitant Grenoble, ami, beau frère de mon père et ancien marin lui même. Les deux amis de l'époque - la guerre d'Indochine - avaient convolé en justes noces avec deux sœurs, filles du nord.
Venait ensuite une entrée de crudités et de charcuteries, parfois une entrée chaude de type coquilles Saint Jacques. Arrivait alors le plat en sauce. Plat mitonné par le Maître queue de la maison, à savoir maman. Suivait naturellement la salade, les fromages et le dessert. A l'occasion d'un événement particulier, papa sortait une bonne bouteille de sa cave, généralement un beaujolais ou un Bourgogne.

Je crois que mon goût pour la fête vient de ces dimanches à la maison, qui étaient pour mes parents, la récompense d'une semaine de travail bien accompli. C'était aussi et surtout l'occasion d'être tous réunis autour d'une bonne table.
Le repas ne pouvait se terminer que par un café préparé par papa et par un petit verre de "pousse" généralement venu de Normandie, voire du sud-ouest. Le cérémonial se terminait lorsque, confortablement installés dans les fauteuils ou sur le canapé, nous allumions mon père et moi un petit cigare.
C'était le signal. Débutait alors une grande discussion où étaient abordés une multitude de sujets, le plus souvent d'actualité. Le déroulement presque "sacro-saint" de ces dimanches créait dans la maison une atmosphère de quiétude rarement égalée.

Mais, en cette fin de dimanche qui s'étirait mollement dans une impression de nonchalance, arrivait l'heure du départ et du retour aux réalités quotidiennes. Après les embrassades, papa, m'accompagna à Paris Montparnasse.

La Jeanne m'attendait pour le lundi 3 octobre 1977 à sept heures.

(*) Motel : Maître d'hôtel affecté aux services des officiers mariniers.
(*) Cma1 : 1 ère compagnie du service Commissariat



Oui c'était fait

me voila dans le grand bain dans cette immense machinerie d'acier qu'est un bâtiment qui plus est de guerre. C'est très impressionnant quand on a 19 ans.

.G
"François, me dit-il"
"Surcouf", fut ma réponse.
ô toi lecteur assidu des mes aventures, tu ne crois pas que je vas te refiler mon identité, pourquoi pas mon code bancaire pendant que tu y es.
Pfff non mais des fois, il y en a qui ne manquent pas d'air

Bref je suivi François dans un dédale de coursives, de ponts (*), d'escaliers pour enfin arriver au poste n°1 (*).
Il me fallait choisir une bannette de libre.
-" Si tu en trouves, prends en une au milieu."
Je le regardais, questionnant du regard.
-" En bas elle sont petites et ça sent les pieds. Les casiers à chaussures sont juste en dessous."
-" Effectivement, si je pouvais éviter"
-" En haut ce sont les plus grandes, mais il y a de la lumière en permanence jour et nuit"

Pour les néophytes qui n'auraient pas lu l'épisode précédent voici à quoi ressemble une bannette.

"Cette vision de mon lit me surprit quand même un peu. Je découvris la promiscuité des lits. Certes je connaissais déjà l'internat, mais là on était vraiment les uns sur les autres. Une bannette, tel est le nom donné au lit, était une structure rectangulaire faite d'un tube en métal d'assez gros diamètre sur lequel était capelée une bâche au moyen d'un bout passant dans des oeillets. Sur l'ensemble était posé un matelas assez fin. Une fois monté dessus, on pouvait tirer un petit rideau bleu marine qui permettait ainsi de s'isoler pour pouvoir dormir. Le long de la paroi se trouvait une petite lampe ainsi qu'un aérateur diffusant de manière parcimonieuse un air qui pour être parfois frais n'en était pas moins d'une odeur fétide. Une boîte était également fixée à cette paroi. On pouvait y mettre un livre."

La première journée se déroula rapidement du moins selon les souvenirs que j'en ai. Après avoir réservé une bannette, et trouvé un caisson pour ranger mes affaires, François m'emmena jusqu'à mon nouveau lieu de travail, le mess O.M.

La première vision que j'eus de cet endroit fut l'office. Un lieu tout en inox. Une longue "rampe" avec deux "tireuses", une pour la bière l'autre pour le vin que l'on appelait Emilienne. Cette dernière est très connue dans la Royale pour son comportement des plus léger. On lui "tâte le cul". C'est à dire que l'on actionne la pompe manuelle afin de remplir, à partir d'une touque, les pichets de vin.

La répartition générale du mess était faite en trois parties. La première c'était donc l'office avec sa rampe, ses tireuses, ses bains-marie que l'on appelait steam, son frigo, quelques placards de rangement et le percolateur de soixante-dix litres. La seconde partie, prolongement direct de la première était la salle à manger proprement dite, munie de tables et de moleskines. Sous chaque banquette se trouvait la réserve de vaisselle. Enfin la troisième et dernière partie était la plonge.

Je n'en avais jamais vu de semblable. Depuis cette pièce, par un passe-plat, on avait vue sur la salle à manger. Devant cette ouverture on recevait les assiettes que l'on vidait par une trappe dans une poubelle. On installait ensuite la vaisselle dans des chariots prévus à cet effet. Chariots que l'on glissait ensuite dans la machine à laver. On entrait les chariots d'un côté, on refermait le capot hémisphérique puis on actionnait une manette placée sur le devant de la machine. En moins de cinq minutes la vaisselle était propre. On actionnait alors une seconde manette qui déversait sur les assiettes et autres ustensiles de vaisselle, un produit séchant qui faisait son effet en deux minutes. Il existait une annexe à cet ensemble. Il s'agissait des toilettes, qui ne m'ont pas laissé que des bons souvenirs. Tous ces lieux étaient clos, sans vision sur l'extérieur, baignés par la lumière blanche des tubes néon.

Onze heures approchait
-" Viens t'asseoir ici on va manger"
Je fis alors connaissance avec les cuisiniers du mess O.M. - O.M.S. et les motels du carré OM. François m'indiqua mon boulot.

-"C'est simple, tu vas voir. Il suffit d'aller chercher les plats en cuisine et de les déposer sur les tables."
-"Je devrais m'en sortir", rigolais je
-"Ensuite on débarrasse et on dresse le deuxième service. C'est là qu'il faut faire vite. OK ?".
-"Ok compris"
Il n'y avait aucune difficulté particulière dans ce travail. Je le fis facilement.

Le service fini, je dus me plier à toute une série de mesures administratives. J'appris que j'appartenais au CMA2 (2ème compagnie du commissariat). Je remplis divers papiers, et je m'en fus avec François toucher mon couchage (drap et couverture).

-"J'espère qu'on ne doit pas grimper des échelles comme cela en permanence".
-"Non t'inquiète pas. Mais il faut se dépêcher pour préparer le service du soir".

La journée se termina donc par le service du soir qui était restreint car les officiers mariniers se rendaient chez eux après dix-sept heures. J'eus alors la chance de retrouver Thierry qui appartenait lui aussi au Commissariat.

L'activité était plus fébrile que le midi. J'en fus étonné. Une fois le service fini et la vaisselle faite, François m'appela :
-"Eh Surcouf magne toi. On prend une douche et on se tire"
-"Quoi, comment on se tire? "
-"Ben oui quoi on sort, t'es plus à Hourtin" rigola-t-il joyeusement.
-"Ici, après le boulot on sort"
-"Ah bon ! je te suis."

Nous étions Certes dans l'armée mais ce n'était plus les classes. C'est ainsi que, accompagné de Thierry et de François, je fis ma première sortie brestoise.

Pour la première fois je quittais l'arsenal, bien sûr nous étions à pied. Nous sommes passés porte Cafarelli et nous avons, tout en suivant François, passé le pont de Recouvrance et remonté la rue de Siam.
-"Où nous amènes-tu comme ça ?" demanda Thierry
-"Surprise les jeunes, vous m'en direz des nouvelles !"
-"Roule bonhomme, on te suit", dis-je

Tout en haut de la rue de Siam se trouve une grande place que nous avons traversé, et François nous emmena dans un bar où il n'y avait pas moins de trois cents sortes de bières. Je n'avais jamais vu cela, et j'étais fasciné. Après quelques verres mutuellement offerts, l'heure avançant, nous sommes redescendus vers le port. Là, un peu après le pont, dans une petite rue sur la gauche, nous avons décidé de boire un "dernier coup". C'est comme cela que j'ai découvert le "Caboteur", qui fut longtemps la dernière étape nocturne de nos pérégrinations, rue de Verdun si je me souviens bien.

Toute ma vie, je me souviendrai de cet endroit. J'y ai passé de longues heures. C'était un charmant petit estaminet sympathique, dirigé par une non moins charmante dame d'une cinquantaine d'années, à l'époque, avec une clientèle d'habitués. Nous avons commandé trois Carlsberg pression et j'ai mis une pièce dans le juke-box pour avoir un peu d'ambiance. Je devenais mélancolique, tout cela allait trop vite pour moi. Je ne savais plus très bien où j'en étais. Parmi le choix, un titre attira mon attention : "Recouvrance". Comme le pont du même nom dont nous n'étions éloignés de quelques deux cents mètres. Je le choisis et j'entendis une complainte poignante dont je ne me souviens encore en partie des paroles. Il était presque minuit et nous sommes rentrés nous coucher car demain matin, à sept heures, il fallait servir le petit déjeuner pour les cent soixante bonshommes dont nous avions la charge.



C'était le 16 septembre 1977

disais je précédemment et l'aventure débutait vraiment, enfin

Passées les 96 heures de permission et muni de mon ordre du même nom, j'arrivais le lundi 19 au matin à la gare de Brest que je fus amené à fréquenter bien des fois. J'ouvrais grand les yeux cherchant l'erreur.
Là sur le quai de la gare je retrouvais un copain d'Hourtin affecté lui aussi sur la Jeanne.

C'est bien d'arriver à Brest mais c'est mieux de se rendre sur le bord en temps et en heure. Les marins sont des maniaques de l'heure. Avant l'heure ce n'est pas l'heure et après l'heure ce n'est plus l'heure. L'heure c'est l'heure. Telle pourrait être la devise du marin français.

Devant nous des cars. Mais comme nous n'avions aucune idée de la destination géographique, nous étions bien ennuyés. Certes il y avait là des taxis et c'est en carrosse que nous nous rendîmes au port.
"Bonjour m'sieur, on va sur la Jeanne, mais on ne sait pas où c'est"
Sourire de l'homme "montez"

Première enfilade de la rue de Siam, le cœur de la ville, puis traversée du non moins célèbre pont de Recouvrance et arrivée devant l'aubette de la porte Cafarelli.
Les gendarmes maritimes autrement surnommé flicmars gardent les entrées de l'arsenal de Brest.
Celui de faction nous demanda notre ordre de mission et notre carte de marins puis nous indiqua le chemin.
"Descendre au niveau des quais prendre en face et au bout prendre à droite et elle est là", dit il simplement.
Se rendait il compte, mais j'en doute, de la désinvolture des ses paroles pour parler de "notre" bateau, heu pardon bâtiment ?

Comment là bas au détour du quai, elle est là ? Ma tension monta brusquement et lorsque je tournai le coin un flot d'adrénaline m'envahit. Pourtant j'avais déjà vu des bâtiment de guerre, j'en avais visité même mais là ce n'était plus pareil.

Une sorte de plan incliné menait dans le bateau (langage civil).
Une coupée menait sur le bord (langage marin)
Va quand même falloir t'y faire l'ami car ce jargon tu n'as pas fini de le lire dis toi le bien.

Bref en montant la coupée j'avais les oreilles bourdonnantes mais, rapidement, je revins à la réalité et à ma condition d'appelé.
" Votre ordre de mission" fit le second maître de service."
Après l'avoir brièvement consulté il annonça : "Entrez et faite la queue sur la gauche devant le bureau du capitaine d'armes on vous appellera."

En pénétrant dans l'antre d'acier ce fut le choc. Le premier fut l'odeur faite de sel, de peinture, de gasoil.
C'est une odeur que j'avais déjà connue via les embarquements de mon père mais que j'avais oublié. Ensuite ce fut le bruit, un bruit de soufflerie. Un navire de guerre c'est bruyant en permanence. Ces instants sont gravés à jamais dans ma mémoire. Je me souviens même du temps qu'il faisait. Il faisait gris, non pas pluvieux, mais comme il peut être à Brest d'un gris clair annonçant la marée.

Je vous ai déjà parlé de mes coups de chance pour me retrouver là où j'étais. A toi, le nouveau, je te prie de bien vouloir te référer aux épisodes précédents. Celui-ci étant le 5 ème.
Merci beaucoup.

La chance allait encore me sourire même si à cet instant, j'étais loin de me l'imaginer.

J'attendais là en compagnie de mon collègue de voyage devant un rideau rouge lorsque celui-ci s'ouvrit laissant passer un homme rougeaud et rondouillard n'inspirant que méfiance.
C'était un Maître Principal fusilier. Il commença par nous regarder d'un air dégoûté, se demandant quels services nous serions susceptibles de rendre sur un bateau, voire à la Marine tout simplement. Comme ses congénères d'Hourtin, il beugla l'appel des noms et fournit, sans aucune d'explication, l'affectation de chacun sur le bord.
Service général, elec, pont, manœuvre, service général…
Thierry, mon copain de tribulation, se trouva affecté à la buanderie. Au bout d'un certain temps, peut-être par lassitude d'annoncer les affectations, il demanda :
-"Y a quelqu'un qui sais faire quelque chose de particulier ?"

Je venais de tirer la carte chance au Monopoly. Je levais immédiatement la main.
-"Moi" m'écriais je.
Il me regardait de ses yeux scrutateurs, étonné que quelqu'un ait répondu à son apostrophe.
-" J'ai servi en restaurant et je connais la découpe sur plat ou guéridon, à la française quoi."

J'exagérais beaucoup, n'ayant jamais servi que deux mois dans un petit restaurant de l'année précédente. Mais enfin, j'étais prêt à assumer le cas échéant. La carte permettait de rejouer et de nouveau, je tirais une carte Chance. Passait dans la coursive (*) un matelot que le "Bidel"(*) qui nous réceptionnait appela d'un ton péremptoire.
"Socco (pseudo), y'a un gars pour toi. Embarque le et trouve lui une bannette (*). C'est pour le carré (*) O.M."

C'était fait. J'étais affecté sur la Jeanne comme maître d'hôtel ou plus précisément motel.

(*) Coursive : Les "couloirs" d'un bâtiment sont ainsi appelés dans la marine.
(*) Bidel : Surnom donné au Capitaine d'Armes (*)
(*) Capitaine d'armes : Chef de la police du bord. Un des 4 hommes le plus important sur un navire de la Royale
(*) Bannette : Dans un navire il n'y a pas de lit mais des bannettes. Je vous en reparlerai.

(*) Carré: il n'existe pas de cantines pour les Officiers Mariniers et les Officiers mais des carrés, les hommes d'équipage ont un mess. Mess est aussi employé pour les gradés mais le commandant du bateau à un exclusivement un carré

A suivre…



La vie quotidienne à Hourtin plage

Il faut quand même vous dire que cela n'avait rien à voir avec un club de vacances.

La fin d'après-midi étant là je trouvais 3 copains de chambrée pour une belote.
-Comment j'avais des cartes ?
- Vieux réflexe d'internat tout simplement
Bref la partie continua même après le repas de 18.00 jusqu'à l'extinction des feux à 22.00.

Dès 06.00 la mélodieuse sonnerie du clairon nous tira du lit et le rituel immuable commença.
Faire sa toilette, faire son lit, prendre le petit déjeuner telle est la première activité de tout bon marin.
Ensuite désignation des volontaires pour les postes de propreté, ainsi appelle-t-on le période de temps qui débute la vie active et quotidienne du marin. Le marin est quelqu'un de propre, presque un maniaque de la propreté et je dois dire que cela est assez justifié sur un bateau où la promiscuité n'autorise aucun relâchement sur ce sujet.

L'après midi ce fut nos premières marches au pas cadencé et là, j'ai découvert la connerie humaine. Non pas du côté du fusco qui voulait nos faire avancer dans un ensemble parfait ou presque mais du côté de quelques individus refusant obstinément de se plier à cet ordre. Cela n'aurait pas eu de conséquence si quelques jours plus tard ce même fusco, désespéré par la connerie humaine annonça :
- C'est bien simple où vous marchez comme on vous le demande ou vous n'irez pas manger.
Il faut dire que nous étions un peu la risée des autres compagnies qui nous voyaient faire des tours de cours alors que eux en avaient terminé depuis longtemps.
Cela se termina "deux claques dans la gueule" plus loin et nous ne fûmes pas privé de repas. Il faut dire que l'on touche là un point sensible pour moi.

Donc la vie du marin faisant ses apprentissages n'a rien d'une aventure mais j'étais déjà heureux d'être là plutôt que derrière un char en Allemagne.

Si la rencontre d'un col en loutre, là il vous faut suivre l'intégralité des mes discours car je ne reviendrais pas dessus, fut un coup de chance mon capitaine de compagnie ne fut une autre. Je vous ai expliqué plutôt qu'il y avait des Officier de Marine et des Officiers de LA Marine en vous disant que le LA avait son importance. Dans le premier cas l'officier est issu de l'Ecole Navale et dans le second il est issu du corps des équipages. D'où l'appellation d'Officiers des Equipages. Ceci est un reliquat des officiers rouges ou bleus de l'ancienne marine à voile de la royauté.
Donc, vous l'aurez deviné, mon capitaine de compagnie, un lieutenant de vaisseau, était un officier des équipages et je me présentais ainsi devant lui pour le choix des affectations car, dans la marine, l'appelé pouvait émettre des desideratas :

-" Bonjour monsieur l'officier des équipages" Fis je en entrant dans son bureau.
Il fronça les sourcils et avant qu'il ne puisse me répondre, j'enchaînais :
-" Vous avez les mêmes que mon père".
-" Ah bon "répondit il un large sourire aux lèvres, il est encore d'active ?"
-" Non il a fini il y a sept ans"je lui dressais un rapide portrait de mon père. Il ne se connaissait pas.
-" Alors qu'est ce que tu demandes pour tes trois affectations"
-" Jeanne d'Arc, Jeanne d'Arc, Jeanne d'Arc" dis je fièrement.
-"Tu sais c'est difficile même lorsque l'on est aidé. Cela peut échouer alors tu devrais donner des choix supplémentaires."
-" Alors en 1 Jeanne d'arc, en 2 Outre-mer embarqué et en 3 Outre-mer à terre"

La vie quotidienne s'était, au bout de quelques jours, agrémentée de poésie pendant les marches. On pouvait entendre dans la grande cour de la base, des chants édifiants parlant de fiers marins que regardaient envieux de jeunes civils qui, comme un seul homme décidaient de suivre le mouvement. Je trouvais ces chants stupides à cette époque, j'en garde maintenant de bons souvenirs, la nostalgie je pense. Cependant quelques dérivatifs existaient. J'ai pu passer mon permis de conduire militaire et devins "COVEL".

Troisième coup de chance, une loi de mai 1977 permettait de souscrire une prolongation de mon service national, prolongation de neuf mois supplémentaires. la Jeanne d'Arc faisant un tour du monde complet sur deux campagnes, je m'étais dit qu'il serait intéressant de prolonger mon service à cette fin. Surtout que cette prolongation, prenant effet dès le mois suivant, apportait des avantages financiers non négligeables. C'est à dire la paye des engagés à grade égal, leurs congés, mais pas leurs responsabilités éventuelles car nous ne restions que des appelés.

Arriva le jour au l'on nous conduisit sur le lac afin de ramer. Là, se trouvaient des canots, embarcation de seize à vingt places. Nous sommes montés tous à bord en essayant de ne point chavirer ou tomber. C'est au moment de prendre les avirons et de nager, qu'un matelot arrivant en courant vint s'enquérir de la présence éventuelle du matelot Surcouf. Il m'enjoignit alors de me rendre chez le capitaine de compagnie.

-" Apprenti matelot Surcouf (permettez moi de garder mon surnom), à vos ordres Capitaine."
-" Repos mon gars. Tu pars chez toi 4 jours avant de rejoindre le porte hélicoptère Jeanne d'Arc. Félicitations, j'espère que tu es heureux ?"
-" Beaucoup mon capitaine"
-" Passe une bonne campagne et profites en bien."

Il me serra la main et je quittais son bureau rayonnant de joie. Le grand jour était arrivé.
C'était le vendredi 16 septembre 1977



Le départ

Tout au long de mes aventures je vous expliquerai les termes particuliers qui apparaîtront au fur et à mesure tel que bosco, gabier, motel et bien d'autres.

Mais en attendant nous voici début septembre 1977 ; je somnolais dans ce train qui m'emportait vers Bordeaux et mon destin.

Mon père m'avait accompagné à la gare. Les moments furent forts. Les regards comptaient énormément, la dernière poignée de main, je la ressentis comme une transmission, un bâton de relais qu'il me passait. 30 ans plus tard je me souviens de tout ces moments, je les ai gravé dans ma tête et, alors que je vous écris, il défilent devant mes yeux.

Je ne sais pas si vous avez eu l'occasion de tels moments mais je vous le souhaite.
Bref, un petit voyage en train avec en poche le billet pour le CFM Hourtin (*) et me voici à Bordeaux.
Certains pouvaient penser que cela allait être des vacances. Ils allaient déchanter rapidement.
Dès mon arrivée sur le quai de la gare je sus instantanément que j'étais un marin, tout neuf mais un marin. Le comité d'accueil n'était pas fait de gentils GO mais d'hommes en uniforme, de vrais matafs (*) chargés de nous escorter jusqu'à notre villégiature aquitaine.

Une traversée rapide des vignobles prestigieux qui ceignent la capitale girondine et me voici devant l'aubette de la base (*).
Arrivée sur place des fuscos (*) nous firent mettre en rang, et le dressage commença.

On nous rassembla en sections. Plusieurs sections formant une compagnie. Je me retrouvais dans la 3ème compagnie. Ensuite, des anciens (ils avaient trois semaines d'ancienneté) nous firent une visite guidée des lieux d'habitation. Les couloirs étaient fraîchement lavés et astiqués. Les cuivres des lumières de secours rutilaient, comme tout ce qui est visible dans la marine.

Un matelot nous montra notre chambrée. Là, se trouvaient une douzaine de lits superposés. J'en choisi un en bas, au milieu de la pièce. J'ai appris en internat, qu'à chaque fois qu'un responsable rentre dans une chambre pour venir chercher un volontaire pour une corvée, il choisit celui-ci toujours en haut (à hauteur des yeux), à l'entrée ou au fond de la pièce. Ma valise déposée sur le lit j'attendis patiemment la suite des événements qui ne tardèrent pas à se préciser.

La porte s'ouvrit brusquement. Un gradé surgit soudain, nous intimant l'ordre de nous réunir par sections dans la cour se trouvant devant l'immeuble. Une fois tous alignés, on nous montra un petit bâtiment où nous devions nous rendre afin d'y percevoir nos effets militaires.

Il fallait voir cette enfilade de jeunes gens habillés de manière bigarrée. A y repenser, les pauvres militaires chargés de nous encadrer devaient se dire qu'ils avaient du pain sur la planche. Nous passâmes, en rang d'oignon, devant de jeunes appelés qui nous délivrèrent l'ensemble de notre paquetage, à savoir :

- 2 pantalons de drap bleu.
- 2 tricots rayés.
- 1 vareuse bleue.
- 2 cols blancs.
- 1 bonnet.
- 1 pompon rouge.
- 1 ruban noir marqué MARINE NATIONALE.
- 1 jugulaire blanche.
- 2 paires de chaussettes noires.
- 1 paire de chaussures noires.
- 1 paire de tennis bleus.
- 1 slip de bain bleu.
- 2 slips de ville blanc grand modèle.
- 1 survêtement bleu.
- 1 valise bleu en fer.
- 1 chaînette en fer munie d'une plaque.
- 1 sac de toile blanche.

Tout ce fourbi sur les bras et dans la valise, nous sommes retournés dans nos chambres afin de tout y entreposer. Là nous avons troqué nos tenues civiles pour le survêtement et les tennis réglementaires. Une étape de plus venait d'être franchie.

Le même gradé, affecté à notre étage, nous informa qu'une fois habillé nous pourrions aller déjeuner. Je pris alors mon premier repas militaire. Comme tout un chacun, j'essayais de trouver une bonne tête à qui parler, somme toute un peu intimidé. Le repas fini nous étions libres jusqu'à quatorze heures. Le son du clairon nous fit rassembler dans la cour par compagnies et sections. Nous reçûmes divers papiers administratifs pour lesquels nous disposions d'une heure pour les remplir. Je mis à profit le temps laissé libre pour remplir les formulaires afin de faire plus ample connaissance avec les gars qui partageaient ma chambrée. Il me paraissait important de lier relation au plus vite avec ces jeunes venus d'horizons très divers et avec qui je devais partager mon intimité.

Nous fûmes donc rassemblés dans la cour et dirigés vers l'office du coiffeur. Le choix de la coupe était simple, il n'y en avait qu'une, la coupe dégagée. J'eus cependant le temps de discuter avec mon coiffeur. Il était boucher dans le civil. A faire frémir.

(*) CFM Hourtin : Centre de Formation Marine de Hourtin (Gironde)
Mataf : Marins
Aubette: Poste d'entrée dans la base
Base: Il n'y a pas de caserne dans la marine mais des bases
Fusco: FUSilliers COMmando : Combattants de la marine servant de police, dresseurs, garde chiourme ils ne laissent pas forcément de bons souvenirs à ceux qui les côtoient.


A suivre



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