La ligne (*)

Pendant ce temps, la Jeanne fendait la mer et les flots, ce n’était pas pour attaquer Bordeaux mais pour cingler à toute vapeur vers la Latitude Zéro et vers les Seychelles. Nous subirions donc l’initiation de la Ligne et nous nous soumettrions à Neptune Roi des Mers.

Les préparatifs avançaient à grands pas et l’angoisse montait. Nous nous demandions à quelle sauce nous allions être mangés. Sous la surveillance du corps médical les poubelles contenant les badigeons du baptême avaient été préparées et entreposées dans un local fermé à clef.

Dans la journée du 4 un événement imprévu allait modifier tous ces beaux projets. Un officier à qui ces préparations ne plaisaient guère les fit vider à la mer. Aussitôt ce fait fut connu de tout le bord qui se mit à murmurer qu’il ne participerait pas aux fêtes annoncées. Le lendemain matin lorsque le haut parleur diffusa « Tremblez néophytes, tremblez », l’ambiance n’était pas à la joie, et les tentatives des autorités du bord pour rattraper le coup firent chou blanc.

Les cérémonies eurent tout de même lieu mais en ordre dispersé. Les membres de l’équipage subirent leur sort au bar équipage tout comme les OM dans le leur et les O.M.S. dans leur mess. Les Officiers élèves quant à eux reçurent le baptême dans leurs locaux, et la rumeur courut que la vidange des badigeons avait pour cause la présence dans leurs rangs d’élèves « trop haut placés » pour subir le sort du commun. C’est vers cette époque qu’arriva un autre incident. Un OM les bras chargés d’une grosse pièce de mécanique qu’il menait aux ateliers fut bousculé par un lieutenant de vaisseau devant recevoir son quatrième galon. Au goût de l’officier, l’OM ne s’étant pas excusé suffisamment vite se serait entendu rétorqué : » Monsieur, du temps de mon père, je vous aurais fait fouetter par mes laquais ». Mais cela fait peut être partie des diverses légendes qui courent dans la marine et sur tous les navires.

L’ambiance se détendit tout de même à l’annonce : »Nous allons couper la ligne », ce qui fit monter sur le pont nombre de naïfs qui espéraient voir une ligne quelconque sur les flots de l’océan indien. Les agapes durèrent jusqu’à vingt-deux heures, puis la fatigue aidant, la vie monotone du bord, comme toujours, reprit ses droits et son lot de corvées et de roulement de quarts. Dans moins de quarante-huit heures nous arriverions aux Seychelles.

La nuit du six au sept, en compagnie de François, Sam préférant le confort somme toute relatif de sa bannette, je dormis sur le passavant bâbord. L’air était doux, déjà quelques oiseaux marins apparaissaient. C’est vers quatre heures que je me réveillais. L’air doux, le bruissement des flots le long de la coque et les yeux fermés, je revais à tous ces aventuriers partis défier la haute mer.

Nous attendions tous, avec une certaine impatience, le lever du soleil, afin de voir poindre à l’horizon ces îles enchanteresses. Alors que le bord s’éveillait à son tour à l’appel du poste de manoeuvre, le soleil se leva et dans la brume du petit matin apparut l’île de Mahé (*), principale île de cet immense archipel. Le spectacle était magnifique, époustouflant. Tout de suite la rumeur enfla et courut le bord. L’on vit alors moult marins se précipiter sur le pont d’envol pour, à leur tour, avoir une vision merveilleuse de cette image du paradis.

Sam et moi sommes alors montés en P3, passerelle de combat, où, grâce au binoculaire de poursuite et de tir nous avons eu le plaisir de regarder de plus près le paysage qui s’approchait. La Jeanne traçait droit et très rapidement l’île grandit et de plus petites apparurent. Là, en feuilletant la feuille de bord nous eûmes la surprise d’apprendre que nous serions au mouillage et qu’il faudrait emprunter des barcasses pour se rendre à terre, car il fallait embouquer (*) dans un chenal que le tirant d’eau du navire ne lui permettait pas de prendre. Le bâtiment mouilla donc au large de Victoria.

Notes :
(*) Ligne : Equateur, celle de ce voyage ayant lamentablement foirée je vous la décrirai donc à la prochaine
(*) Mahé : principale îles des Seychelles avec l’île de Praslin
(*) Embouquer : Quitter la mer libre et prendre un chenal. On parle alors d’embouquement qui est l’action, pour un navire, d’entrer dans un chenal, un canal, qui se trouve ente plusieurs îles, terres, dangers, cayes ou écueils, et par lequel il faut passer pour aborder certains pays

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