La première 48

A toi, honorable lecteur, je puis tout dire ou presque de ma vie de mataf ; aussi, lis bien la suite des aventures de Surcouf.


A part quelques démarches administratives pour des paperasses, c’était toujours petit déjeuner, déjeuner, dîner et sortie dans Brest.
Je fis connaissance avec le reste des motels (*). Nous étions six au total. Seul François dit Fanfan me paraissait sympathique.

Le premier week-end, je restais à bord, de permanence, en compagnie d’un autre motel. Il y avait très peu de boulot, c’était même pénible. Thierry, que nous appelions maintenant Sam, était avec moi.

Le dimanche, Brest est une ville morte ; à part un ou deux troquets, tout est fermé. Le lundi arriva comme une délivrance. Durant la semaine, le CMA1(*) nous distribua des coupons de voyages SNCF gratuits, douze exactement. Douze, c’était ce que la Marine nous attribuait pour pouvoir rentrer chez nous pour la durée de notre service militaire. Pour les autres voyages, nous avions droit à une réduction de soixante-quinze pour cent comme les marins engagés. A la fin de la deuxième semaine, je pris le train en direction de Paris avec une certaine jubilation.

Bien que ne disposant que d’une 48, entendez que je n’avais que quarante-huit heures de permission, c’est avec plaisir, qu’accompagné de Sam et de François, je me rendis à la gare.

Ce fut une course effrénée. Une fois la « perm » signée par le chef et remise à qui de droit, il fallait se changer, prendre la direction du car après avoir franchi la coupée et, une fois dans celui-ci, espérer qu’il arrive avant l’heure du départ du train.

A la gare aussi c’était la cavalcade. Tout le monde, sa valise à la main, courait, espérant trouver une place dans un compartiment. Le voyage durait toute la soirée. Nous arrivâmes à Paris Montparnasse vers minuit. Ayant téléphoné à mes parents, papa était venu me chercher, comme bon nombre de fois d’ailleurs, au bout du quai. C’est dans un état bizarre que j’arrivais à destination. Mais mon plaisir était grand et les fatigues furent vite oubliées.

De retour chez nous, je pus goûter pendant presque deux jours à la vie de famille. J’aidais ma mère dans ses travaux. Il fallait faire ma lessive. L’après-midi, mes parents ne travaillant plus et, ayant pris un bon repas, nous nous sommes mis à discuter. Maman m’interrogeait sur mes conditions de travail et de vie à bord du bateau. Papa écoutait et comparait avec ce qu’il avait connu au même âge, c’est à dire en 1942. Il n’y avait certes pas de comparaison raisonnable. J’expliquais tout de même à maman et à mon petit frère Denis alors âgé d’onze ans, le poste avec ses bannettes superposées, la promiscuité parfois gênante, le travail également : les trois services journaliers et les corvées de ravitaillement non moins quotidiennes. Je parlais aussi de mes nouveaux amis et de nos sorties brestoises. Denis me posait mille questions sur le bateau, sa taille, son poids, son armement, ses hélicoptères, son personnel…

Le soir venu, je ressentis comme une récompense le fait de pouvoir dormir dans un vrai lit ainsi que le lendemain, d’avoir la chance de ne pas se lever dès six heures du matin. Ce dimanche matin là, je me levais vers huit heures trente, mon petit déjeuner m’attendait sur la table de la cuisine. Dans la matinée, j’accompagnais, comme souvent avant le début de mon service militaire d’ailleurs, papa au marché, sans oublier un petit intermède dans le café situé juste derrière l’église. Intermède pendant lequel nous dégustions devant un demi de bière ou une bolée de cidre, « entre hommes ».

Avec mon père, nous pouvions ainsi partager des moments d’intense amitié que je n’avais pas connus avant avec lui. De retour à la maison, maman avait déjà commencé à préparer « le repas du dimanche », qui chez nous, et encore aujourd’hui, est un jour de fête. Généralement, ce jour là, nous nous habillions.

Le repas débutait par un apéritif, souvent un Kir fait avec du vin blanc de Savoie que nous avions par Titou, mon parrain habitant Grenoble, ami, beau frère de mon père et ancien marin lui même. Les deux amis de l’époque – la guerre d’Indochine – avaient convolé en justes noces avec deux sœurs, filles du nord.
Venait ensuite une entrée de crudités et de charcuteries, parfois une entrée chaude de type coquilles Saint Jacques. Arrivait alors le plat en sauce. Plat mitonné par le Maître queue de la maison, à savoir maman. Suivait naturellement la salade, les fromages et le dessert. A l’occasion d’un événement particulier, papa sortait une bonne bouteille de sa cave, généralement un beaujolais ou un Bourgogne.

Je crois que mon goût pour la fête vient de ces dimanches à la maison, qui étaient pour mes parents, la récompense d’une semaine de travail bien accompli. C’était aussi et surtout l’occasion d’être tous réunis autour d’une bonne table.
Le repas ne pouvait se terminer que par un café préparé par papa et par un petit verre de « pousse » généralement venu de Normandie, voire du sud-ouest. Le cérémonial se terminait lorsque, confortablement installés dans les fauteuils ou sur le canapé, nous allumions mon père et moi un petit cigare.
C’était le signal. Débutait alors une grande discussion où étaient abordés une multitude de sujets, le plus souvent d’actualité. Le déroulement presque « sacro-saint » de ces dimanches créait dans la maison une atmosphère de quiétude rarement égalée.

Mais, en cette fin de dimanche qui s’étirait mollement dans une impression de nonchalance, arrivait l’heure du départ et du retour aux réalités quotidiennes. Après les embrassades, papa, m’accompagna à Paris Montparnasse.

La Jeanne m’attendait pour le lundi 3 octobre 1977 à sept heures.

(*) Motel : Maître d’hôtel affecté aux services des officiers mariniers.
(*) Cma1 : 1 ère compagnie du service Commissariat

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