La première sortie (Episode I)

Il faut quand même se rendre à l’évidence, quand on monte sur un bateau, on peut légitimement s’attendre à ce qu’il prenne la mer un jour ou l’autre. Ce fut le cas pour la Jeanne. Mais avant, il me faut vous donner quelques explications techniques, sinon une fois encore, vous n’allez rien comprendre, et vous allez m’interrompre en permanence. Ca je ne le supporte pas. Alors suivez moi à bord, on va commencer le poste de manoeuvre.


La carte du Finistère

La pointe de Crozon et l’ile Longue

La rade de Brest et son port

Comme à l’accoutumée, le matin, nous regardions la feuille de service pour prendre connaissance des dernières informations concernant la vie du bord.
Quelle ne fut pas notre surprise, bien que nous nous y attendions un peu, d’apprendre notre départ pour la haute mer.
C’est avec excitation que nous avions attendu ce moment tant espéré.

Honorable lecteur, laisse moi tout d’abord te donner quelques renseignements concernant la feuille de service.

La feuille de service est réellement quelque chose d’indispensable à la vie du marin embarqué.
Elle indique dans les moindres détails ce qui va se passer à bord et qui fait quoi.
Cette feuille comporte plusieurs rubriques.
– Le service du jour : semaine ou dimanche à terre ou embarqué.
– La bordée de service.
– Les personnels de service au « service général ».
– Le service AVIA, pour aviation, s’il y a lieu.
– Les mouvements et activités du service général.
– Les mouvements et activités du groupe école.
– Les informations générales.

Sous la rubrique informations générales sont regroupés, la météo, le film du soir, la levée de courrier, les mouvements de la buanderie…

Ce lundi était un jour de semaine à la mer.
La météo n’était pas franchement bonne et annonçait des grains et de la houle, comme il se doit en cette saison dans le golfe de Gascogne vers lequel nous allions nous rendre.

Pour la première fois j’allais affronter la haute mer. Comme bon nombre de mes collègues j’en étais à la fois ému et excité.
Mais dans l’immédiat, le travail quotidien reprenait ses droits. Que l’on soit en mer ou à quai, il fallait préparer le service du midi. C’est pourquoi je n’ai pratiquement rien vu de l’appareillage (*) si ce n’est, le moment où en rade (*) de Brest, nous avons doublé l’île longue abritant les sous-marins nucléaires.

–  » Ca y est les hélices tournent » me dit François »
– » Tu crois qu’on a déjà quitté le quai ? » lui demandais-je
– » Non, pas encore je n’ai pas l’impression de bouger ».

Mes premières impressions de mer furent l’apparition du trépidement régulier du aux rotations des arbres d’hélices. (*)
– » C’est fait, on bouge, vous sentez » m’exclamais-je un peu plus tard
– » T’as raison » me dit Eric en passant dans la salle à manger
– » C’est bizarre comme sensation » renchérit Sam.

Vint ensuite le balancement du bâteau sur les vagues. Ce jour là, la mer comme le ciel étaient tristes et gris. Il « pleuvinait ».

La vie des motels, quoique l’on puisse en penser, était assez désorganisée. Nous trimions en dépit du bon sens. Je me souviens que dans les premiers temps, la journée de travail durait parfois quatorze heures. Aussi, avec François et Sam, arrivés chez nous au gré d’un changement de personnel partant travailler à la télévision du bord, nous nous étions mis d’accord pour travailler un minimum de temps avec un maximum d’efficacité. Il ne s’agissait pas de bâcler le boulot, cela aurait été source d’ennuis sérieux, mais on ne pouvait pas rester à travailler autant d’heures.

Le carré O.M. était doté de six motels. Nous avons donc créé trois équipes de deux personnes. Le petit Valet de Montbéliard avec le grand échalas de Galland, François avec Sam et Thierry avec votre serviteur.
La salle à manger comportait trois parties distinctes : l’office, la salle à manger proprement dite et la plonge.

Chaque équipe allait devoir tourner alternativement sur ces trois postes.
L’équipe de plonge avait également à sa charge les toilettes O.M. attenantes au carré.

Choses nouvelles pour mes amis et moi, les quarts de nuit.
Effectivement, un bâteau en mer nécessite l’activité permanente de l’équipage dans son entier ou presque.
Il fonctionne nuit et jour. La prise de service (prise de quart) durait quatre heures. C’est pourquoi, à minuit et à quatre heures il fallait fournir à manger et à boire aux équipes montantes et descendantes. Notre travail consistait donc à ouvrir la salle à manger de vingt-trois heures trente à minuit trente et de trois heures trente à quatre heures trente. L’équipe qui effectuait ces relèves préparait aussi le petit-déjeuner. Elle était également de plonge la journée.

Ce type d’organisation « scientifique », que n’aurait pas désavoué Taylor, donna tout de suite d’excellents résultats. Nous avons alors divisé notre nombre d’heures effectuées au travail par deux.
L’équipe d’office préparait les entrées, les fromages, la salade et les desserts et approvisionnait Emilienne la pompe à vin.
L’équipe de salle mettait la table, servait et desservait les deux services du midi et du soir.
Ceux de plonge, outre le service de la nuit précédente, lavaient donc la vaisselle.

Pour les postes de propreté et d’entretien chacun s’occupait de la partie qui lui était dévolue.

Chaque groupe ainsi constitué essayait d’optimiser au maximum le rendement de son travail, toujours pour avoir le plus de temps libre possible.
On pu le constater pendant la campagne. A mesure que les jours de mer s’égrenèrent, le nombre d’heures de travail effectuées quotidiennement passa de quatorze à cinq ou six, parfois moins.

En mer, un seul travail supplémentaire existait, c’était la corvée du bar. Nous aidions alors notre ami barman, Paul, à aller quérir dans les coquerons (*) la vingtaine de caisses de bière nécessaires à étancher la soif quotidienne de nos officiers mariniers. Cette corvée, n’en était pas vraiment une car elle nous permettait de nous échapper un peu du carré et également, de boire une bière tranquillement au bar entre copains.
Le rituel était presque toujours le même. Le téléphone se mettait à sonner
– » Eh les gars c’est Paul qui nous appelle »
– » On y va tous ? »
Souvent Galland ne venait pas. Il faut bien dire qu’il était le seul à ne pas s’être amalgamer au groupe que nous formions.

C’est pendant ce temps rendu libre ou pendant les corvées que j’ai réellement appris à circuler et à me repérer à bord de la Jeanne. En effet, tous les bâteaux de guerre modernes sont structurés en nid d’abeille.

Alors là je fais une pause, admirable lecteur, dans mes aventures car on va rentrer dans une suite d’explications qui va requérir toute ton attention.
Donc la suite bientôt

(*) Arbres d’hélice : Les hélices d’un bateau se trouve dans le prolongement de « barres d’acier » appelées arbre.
Cet arbre, sur lequel est fixée l’hélice, se trouve en prise avec le système de propulsion mais j’aurais l’occasion d’en reparler.

(*) Appareillage : on ne dit pas d’un bâteau qu’il démarre ou qu’il part mais qu’il appareille.

(*) Rade : Grand bassin formé, en général, par la nature, ayant issue vers la mer, et où les bâtiments trouvent de bons mouillages, soit lorsqu’ils sortent du port qui avoisine ordinairement la Rade pour achever de se préparer à faire campagne (c’est ce qu’on appelle Mettre en Rade), soit lorsqu’ils reviennent du large et avant de rentrer au port. La partie la plus près de la haute mer s’appelle Grande Rade et la partie la plus proche du port est dénommée Petite Rade.

(*) Coquerons : Dans un bâtiment de guerre, c’est le compartiment, le fourcat situé sur l’arrière de la soute aux poudres ( marine à voile), et en général, c’est un compartiment pratiqué dans les parties extrêmes, qui remplit l’office d’armoire ou de caisson.

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