La tension monte sur la Jeanne

Voilà cher marin un aperçu de mon bâteau. Il est beau mon bâteau non ? Et ne t’avises pas à dire le contraire ou gare à toi

Mais les évènements vont s’accélérer car la date fatidique approche. Aussi, en ce chapitre important je vais te livrer, là, ma vie jusqu’au grand jour. Soit sûr ami, que ces étranges moments, qui malgré les mille choses merveilleuses que j’ai pu découvrir par la suite, furent gravés à jamais dans ma mémoire comme étant parmi les plus importants de ma vie. Ma vie justement allait vraiment basculer de manière irréversible, pour mon plus grand bonheur. Alors suis moi et ne dis rien.

Nous nous sommes tous rués vers la sortie pour rejoindre la gare où le train nous attendait. J’avais hâte de retrouver ma famille pour raconter par le menu notre semaine en mer. Pour elle aussi, cela allait être une surprise car je n’avais pas eu le temps de la prévenir de notre départ pour le large. Comme il se doit, le train arriva tard le soir à Paris Montparnasse. Là aussi, ce fut la course pour atteindre le métro. Moi, j’en avais par-dessus la tête des transports en commun, aussi décidais-je de prendre un taxi. Le train étant bondé, j’eus quelques difficultés à remonter vers l’avant de celui-ci pour pouvoir sortir dans les premiers. Les gens s’entassaient dans les couloirs avec un amoncellement de sacs et de bagages divers. Il restait seulement trois semaines avant le grand départ et je ne connaissais toujours pas l’itinéraire exact du voyage.

Ces deux jours passèrent très vite. Le temps de voir mon amie Catherine pour la dernière fois; chacun reprenant sa liberté. Inutile de faire des promesses impossibles à tenir. Le temps aussi de voir un peu toute la famille, les amis, et déjà arriva l’heure de la séparation. Ce laps de temps très court me rappela l’époque où, interne en Normandie, je ne rentrais chez mes parents nouvellement installés à Paris, que le samedi après-midi afin d’en repartir le dimanche soir.

Lorsque je revins à bord, je m’aperçus que quelque chose avait changé, l’ambiance n’était plus la même. Je me ruais vers la feuille de bord et constatais qu’un départ pour la haute mer était prévu pour dix heures ce matin, les dernières vérifications faites avant le départ. Cette semaine serait également l’occasion de divers exercices avec d’autres bâtiments de l’escadre de l’Atlantique de sortie elle aussi. Nous avons eu droit évidemment à une mer relativement mauvaise. La seule vraie question qui se posait était de savoir si nous serions de retour suffisamment tôt le vendredi pour pouvoir prendre le train menant à la Capitale.

Le mercredi 19 octobre, Fanfan arriva au mess tout excité.
– » Les gars c’est fait on a la liste exacte des escales. »
– » Où ça  » demanda Sam
-« Fait voir  » demandais je
Galland et le petit s’étaient eux aussi rapprochés de François. On appela Paul.

Je pus prendre connaissance de l’intégralité du périple qu’allait entreprendre l’escadre : la Jeanne d’Arc et le Forbin, que je vis pour la première fois à notre arrivée le vendredi après-midi. Il était accosté juste derrière nous.

Pendant cette semaine l’organisation des motels avait fait un progrès substantiel. Nous avions obtenu l’autorisation du Commissaire principal et de notre chef de mess, d’assurer le service du week-end seuls. C’est pour cette raison que je pus obtenir toutes les permissions utiles jusqu’au départ.

Cette semaine s’était passée sans Fanfan qui se trouvait à l’hôpital maritime de Brest pour des ennuis intestinaux assez importants mais, nous l’avons retrouvé le vendredi après-midi frais et dispos à l’arrivée de la Jeanne. Un autre évènement avait agrémenté cette semaine de navigation, c’était la présence à bord d’un groupe de « mousses » venus de leur école pour une sortie en mer, la Jeanne d’Arc étant tout de même plus grande que l’Etoile ou la Belle Poule. Ils n’avaient pas la vie belle. Leurs chefs et patrons étant perpétuellement sur leur dos et ne leur laissant aucun moment de tranquillité dans la journée. Nous avions un peu pitié d’eux. C’est la raison pour laquelle nous leur avons plusieurs fois apporté de la nourriture et de la boisson pour leur permettre de passer une agréable soirée dans la mesure du possible.

Nous sommes donc arrivés à temps le vendredi et, accompagné de Sam et de Fanfan, je pus prendre une nouvelle fois le train pour entendre :
« – Landivisiau, Landivisiau, Landernau, Landernau, Morlaix, Morlaix trois minutes d’arrêt. Guingamp, Guingamp, cinq minutes d’arrêt. A Rennes la durée de l’attente était plus longue. Nous rejoignions là la civilisation. Je veux bien sûr parler de celle des chemins de fer électriques. Nous quittions notre motrice diesel pour retrouver le réseau électrique national. De plus il fallait attendre le train de Quimper pour la correspondance. Nous lui empruntions également quelques wagons. Ce voyage devenait de plus en plus pénible par sa longueur et sa monotonie.

Ce week-end là, je passais le samedi soir avec François. Nous sommes sortis très tard. Il commença, à cette époque, à me montrer quelques endroits particuliers de la capitale où il passait ses soirées, mais c’est une autre histoire.

Maman, les jours et les semaines passant, changeait de façon subtile. Elle aussi voyait arriver le moment de la grande séparation, j’allais quitter mes parents pour six mois consécutifs sans aucun espoir de les voir. La journée du dimanche fut consacrée uniquement à mes parents et à mon frère Denis. Je sentais chez eux, comme chez moi, le désir de faire perdurer ces instants communs.

De retour le lundi matin à bord, une semaine particulière commença. Tous les travaux devant être effectués avant le départ étaient finis. Peinture, lessivage, astiquage, tout y passa. Nous n’eûmes pas vraiment le temps de chômer. Le soir, heureusement, la vie normale reprenait le dessus et nous pouvions aller dans Brest à la recherche d’un petit restaurant ou d’une salle de cinéma sympathique. Les soirées, comme il était devenu habituel, se terminaient au Caboteur où nous dégustions toujours avec plaisir un demi de Carlsberg pression. La patronne nous interrogeait sur les préparatifs du départ et grâce à nous, elle pouvait suivre régulièrement l’avancement de ceux-ci. Nous étions devenus des habitués à qui parfois elle offrait une tournée. Ces cinq journées passèrent assez vite et déjà nous reprenions le train vers nos familles respectives. C’était l’avant-dernière permission avant l’aventure.

Papa était là pour m’attendre à l’arrivée.
– » On va à Montreuil demain soir »
– » Super on va voir pépé ? lui demandais-je
– » On va chez Gérard mais on ira voir mon père, je pense qu’il y aura un peu tout le monde » me répondit-il Quand on connait l’étendue du clan familial, il est certain qu’il y aurait, même en comité restreint, beaucoup de monde. Pour eux aussi c’était la dernière fois avant un semestre que je pouvais les voir. Ce soir là, il y eut beaucoup d’émotion, de sérieux et de grands moments de détente. Même ma marraine était venue de Paris pour l’occasion. Toutes et tous comprenaient que pour moi, c’était une grande chance que de pouvoir partir ainsi de par le vaste monde.

Le lundi 31 octobre 1977, j’arrivais sur un bâteau où tout était calme, contrairement à ce à quoi je m’attendais. Cela ne dura pas longtemps. Dès l’après-midi, une grande effervescence gagna le bord. Mes compagnons et moi-même regardions soudain l’excitation monter avec étonnement. Il faut dire que les premières grandes corvées d’avitaillement débutaient pour nous aussi. Toute la semaine il fallut monter à bord et déposer dans les coquerons des tonnes de caisses de bières, de vin, de produits secs et de conserves. Tous les corps de métiers nécessaires à la vie du bord étaient concernés : les électriciens, les diésélistes, les frigoristes, les armuriers, les gens des deux services du commissariat dans leur ensemble, boulangers, cuisiniers, commis…, les charpentiers également vérifiaient que leurs stocks soient au complet. Les boscos comptaient et recomptaient leurs cordages et leurs matériels. Bref, le bord, durant une semaine grouilla de vie. Personne n’avait une minute de libre et c’est harassés, que nous vîmes trois fois par jour arriver à table les officiers mariniers. Tout le monde ressentait cette impression bizarre qui précède souvent les grands départs. Je ne vis donc pas le temps passer de toute cette semaine et, c’est presque avec étonnement qu’arriva le vendredi soir. Je pris une dernière fois le train pour Paris.

C’est avec émotion que je retrouvais mes parents le vendredi soir en descendant du train. Papa était là avec mon frère Denis. Durant tout le week-end maman m’abreuva de recommandations diverses et variées. Il ne fallait pas que j’oublie d’écrire aux grands-parents, aux oncles, aux tantes et surtout aux amis. Mon samedi après-midi je le réservais à mon frère Denis pour, avec lui, me rendre au cinéma. C’était la dernière fois avant longtemps, ensuite nous nous sommes promenés dans le cinquième arrondissement vers la rue de la Huchette, dans tout le quartier Latin. De retour à la maison dans la soirée, nous eûmes juste le temps de nous préparer pour nous rendre chez Madame Picard, une voisine chez qui nous faisions parfois un tarot après manger. Elle avait préparé une choucroute magnifique, digne des plus grands restaurants, accompagnée d’un vin d’Alsace de haute tenue. La soirée dura longtemps et c’est vers une heure du matin que nous sommes rentrés.

Le dimanche matin, je me levais tôt, énervé. C’était la dernière journée chez mes parents et je tenais à ce qu’elle soit réussie.

– » Tu vas au marché ce matin ? » demandais-je à mon père que je voyais se préparer.
– » Oui tu viens aussi ? »
– » Je t’accompagne, il y a beaucoup de choses à prendre ? »
– » Non mais ta mère a besoin de trois ou quatre bricoles. »

C’est comme cela qu’en compagnie de papa nous sommes allés comme de coutume au marché. Le rituel recommençait à mon plus grand plaisir. J’achetais un magnifique bouquet de fleurs que j’offris à maman dès notre retour. Du repas, il ne me reste aucun souvenir. Ce dont je me souviens, c’est de l’ambiance empreinte de sérieux voire de gravité. Il y avait comme une gêne indéfinissable. Tout au long de l’après-midi nous discutâmes de choses et d’autres comme si de rien n’était mais, on pouvait ressentir, presque palpable, ce sentiment profond qui ressort d’une famille unie lorsqu’un de ses membres doit s’éloigner pour plusieurs mois.

Lorsque l’instant du départ arriva, c’est avec la gorge nouée et un creux à l’estomac que j’embrassais longuement ma mère avant de monter dans la voiture. La séparation se fit presque sans un mot. Maman étant de toutes les façons trop émue pour pouvoir dire quoi que ce soit. Les mots étaient impuissants à exprimer les sentiments. Seuls, une attitude, un mouvement, une manière d’être permettaient de se comprendre.

Papa m’accompagna ainsi que mon frère Denis. Il avait tenu à être là et j’appréciais son geste. Comme pour le départ pour Hourtin, les adieux furent brefs et empreints de solennité. Une embrassade, une poignée de main longue et chaleureuse et nous nous sommes quittés. Je montais dans le train avec une valise et, après un dernier geste de la main je sentis le train s’ébranler puis doucement se mettre à quitter le quai. Papa et Denis étaient restés jusqu’au dernier moment et une fois le train en mouvement, mon père entraîna mon frère loin du quai.

C’était fait je partais.

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