Le Canal de suez et la Mer Rouge

Le navire put enfin manoeuvrer. Pendant que se déroulait l’appareillage, mes deux amis me rejoignirent au carré pour prendre un café, car il n’était plus question d’aller dormir et je craignais que la journée ne fût dure. De plus nous aurions certainement des explications à fournir auprès des instances dirigeantes du bord. La matinée se déroula pourtant normalement. Les six jours de navigation qui se présentaient à nous devaient nous conduire à Djibouti, capitale du territoire des Afars et des Issas mais avant nous allions devoir traverser le canal de Suez. Point hautement stratégique s’il en est mais dont à l’époque je n’avais pas mesuré toute l’importance.

Il nous fallut tout de même narrer, par le menu, à nos collègues toutes les péripéties de la nuit passée. Ce qui amena de nombreux éclats de rire de leur part. La matinée avançant, le soleil frappait dur sur le navire, et très vite, bien qu’il y eut une ventilation interne, les effets de la chaleur se firent sentir. Tout naturellement après avoir aidé Paul le barman (*), nous avons dans un moment de calme, dégusté une bonne bière bien fraîche. N’ayant été appelé ni par le CSI ni par l’Officier de Service, nous en avions conclu que l’incident était clos. Il le resta d’ailleurs, ce qui me fit penser plus tard qu’une grande aventure personnelle ne fut qu’une petite péripétie pour beaucoup d’autres. La vie à bord, en mer, reprit ses droits et sa routine. Mon premier étonnement fut d’entendre, dans l’après-midi, appeler au poste de manoeuvre la bordée de quart. Peu de temps après, dévidées par les cabestans (*), les mailles (*) des chaînes d’ancre que l’on mouillait (*) firent résonner tout le navire. Que signifiait donc tout ce remue ménage. En fait nous étions à Port-Saïd à l’embouchure nord du Canal de Suez et on ne peut pas l’emprunter de manière ordinaire. Le Canal est un couloir étroit au milieu duquel se trouve un vaste élargissement. Pour naviguer dans ces lieux, il faut former des convois. Deux convois partent en même temps des deux extrémités et se rejoignent pour se croiser à Port Ibrahim, endroit où le canal s’élargit. Il n’y a pas assez de largeur, ni de profondeur, pour permettre à des navires de se croiser. C’est donc dans une grande enfilade de bâtiments, que le vingt-trois novembre au matin nous avons embouqué (*) le canal, trouée percée au siècle dernier par Ferdinand de Lesseps.

Le pont surchauffé par le soleil ne nous permettait pas de pratiquer la « bronzette » pendant nos heures de repos. Nous avons donc utilisé nos temps libres pour regarder les étendues désertiques qui nous environnaient.

A droite l’Egypte et à gauche le désert du Sinaï qui fut quelques années plus tôt le théâtre de rudes combats entre les armées arabes et les troupes israéliennes qui avaient poussé leur offensive jusque sur les rives ouest du canal. Des maisons détruites laissaient à voir et à imaginer l’intensité furieuse des combats.

Par les jumelles du pont P3, on pouvait distinguer les restes des carcasses des chars égyptiens détruits par les israéliens et qui finissaient là, rongés par le sable, le sel et le soleil. Tout un chacun à bord prenait moult photographies de ces lieux.Devant nous, dans le convoi, progressait avec lenteur le Forbin ainsi qu’un autre bâtiment français qui, nous l’apprîmes plus tard, transportait notre courrier venu de France. Pour l’instant, les hélicoptères n’ayant pas droit au survol de la zone du canal, nous nous contentions d’observer ce navire, attendant avec impatience le décollage des appareils.

Ces moments d’attente nous permettaient, de préparer notre propre courrier, que l’on pourrait expédier de Djibouti. Nous avons tout de même essayé la « bronzette », c’était bien agréable à défaut d’être confortable. Le paysage était beau et ces grandes étendues de sable donnaient envie de partir en vacances. L’impression était étrange, cette percée, ce trait au milieu du désert paraissait incongru. Pendant la traversée du canal, nous avons croisé des dragues chargées de l’entretenir et même de l’agrandir, dans un vacarme assourdissant, pour permettre dans un futur lointain le croisement des navires dans les zones de navigation.Le quotidien était l’ordinaire, le reste de la traversée se déroula calmement. Après avoir doublé (*) Suez, nous avons pris le large dans la mer Rouge où le convoi s’est séparé. Les HSS purent enfin décoller et nous ramener le courrier tant attendu. Comme c’était agréable, bien que très loin de nos familles, de pouvoir lire les dernières nouvelles de chez soi. Pendant la Campagne, le blues me prenait parfois et c’était avec plaisir que je relisais toutes ces lettres qui me permettaient dans une certaine mesure de me retrouver parmi les miens. Dans l’immédiat, du fait de la chaleur extérieure, mes amis et moi même avions élu domicile dans la salle à manger et le soir venu nous nous installions sur les moleskines afin de pouvoir dormir avec un minimum de fraîcheur. Le mess OM est en effet une des premières salles desservies par le système de climatisation du bord. Ce n’est que le vingt-sept dans l’après-midi que nous nous sommes rapprochés des côtes sauvages et désertiques de la Somalie et du territoire des Afars et Issas. A l’approche de ces rivages, les requins déjà fort nombreux me le parurent encore plus. J’ai pu alors observer de très nombreuses espèces, surnommés JEAN LOUIS dans le jargon de la marine, dont particulièrement celle des requins marteaux. Dans le petit matin du vingt-huit novembre la Jeanne s’approcha du port de Djibouti et c’est avec plaisir que nous attendions la fin des différents postes de manoeuvres et des différentes corvées qui n’allaient pas manquer de survenir pour pouvoir enfin sortir de cette fournaise. Notes : (*) Paul le barman : Je le jure il ne s’appelait pas Lederman (*) Cabestan : Treuil vertical placé sur les ponts des navires, et dans la partie supérieure duquel on applique des grandes barres horizontales, formant levier, sur lesquelles les hommes agissent afin de le faire mouvoir circulairement. . C’est avec cette machine que s’exécutent, à bord, les travaux qui exigent le plus d’efforts comme lever les ancres ou guinder les mats de hunes. Le cabestan repose sur une emplanture ou carlingue que porte le premier pont. La mortaise en est cylindrique est s’appelle saucier. Ce saucier est garni d’une crapaudine en métal dans laquelle s’appuie la mèche elle-même en fer… et ainsi de suite sur encore 40 lignes. Jusqu’à vous parler du cabestan Barbotin du nom de cet officier qui inventa le cabestan moderne. (*) Mailles : synonyme de Maillon pour les câble-chaîne. (*) Mouiller : C’est amarrer un navire au lieu de mouillage après avoir accompli les manoeuvres nécessaires pour arriver à ce lieu. Mouiller une ancre signifie la mettre à l’eau. Le mouillage étant un lieu convenable, généralement en rade, pour amarrer un bâtiment à l’ancre (*) Embouquer : C’est quitter la mer libre pour entrer dans un canal ou un embouquement (*) (*) Embouquement : C’est l’entrée d’un navire dans un canal qui se trouve entre deux ou plusieurs îles, terres, dangers, cayes, écueils et par lequel il faut passer pour entrer dans certains pays. (*) Doubler : Ce terme à beaucoup de significations mais dans le cas qui nos concerne, il s’agit de dépasser un point géographique, ici un ville mais plus généralement l’expression s’emploi pour un cap.

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