Le grand jour

Je me trouvais une fois encore à la croisée des chemins, face à mon destin. Cette nuit là je ne pus dormir, tout comme Sam et François que je retrouvais au bout d’un moment. Comme mes deux camarades, je regardais la nuit descendre doucement sur la campagne française que je ne reverrais que six mois plus tard. Je dois avouer que j’étais mélancolique et que, sans la présence de mes deux amis, le voyage aurait été bien lugubre. Nous avons longuement discuté d’avenir. Au bout du chemin, Brest et deux jours d’intenses activités.

Le dernier ravitaillement à venir fut celui des munitions. On nous avait prévenu que, dès le dimanche minuit, il serait interdit de pénétrer dans l’arsenal ou de s’y promener avant six heures du matin. Effectivement, un train entier de munitions était stationné devant la Jeanne. Celui-ci était gardé par des commandos de la Marine, répartis dans tout l’arsenal et qui avaient la possibilité d’ouvrir le feu sur toute personne suspecte. Sur l’ensemble du bord il était interdit de fumer. Le mardi 8 novembre veille du départ eut lieu le chargement du gasoil pour les machines puis, le white-spirit, le kérosène, et tous les autres produits frais. Le soir venu, l’avitaillement (*) complet du navire ayant été réalisé, la Jeanne était parée (*) à appareiller (*). Nous n’attendions plus pour cela que le Président de la République, Monsieur Valéry Giscard d’Estaing.

Le mardi soir, je téléphonais à mes parents pour les embrasser une dernière fois, avant de rejoindre Sam et Fanfan au caboteur afin d’y passer la soirée. Nous avons juste avant cela, dans un petit restaurant à deux pas de là, mangé une ou deux crêpes. Nous voulions finir notre séjour brestois dans la tranquillité.

Vint le grand jour. Le mercredi 9 novembre 1977. La feuille de bord stipulait que toutes personnes voulant se trouver à l’extérieur du bâtiment pour des motifs autres que ceux du service, devaient être en tenue N°1.

De nombreuses familles avaient fait le déplacement et certaines purent même monter à bord d’embarcations spécialement prévues à cet effet, pour assister le plus près possible au départ. Elles purent ainsi suivre la Jeanne jusque dans la rade.

Le président arriva en hélicoptère, passa en revue tous les Officiers élèves superbement alignés au garde-à-vous sur le pont d’envol. Il fit un bref discours. Au moment de son arrivée, nous avons tous été conviés à nous rendre sur les passavants et autres passerelles pour, nous aussi au garde-à-vous, crier bien fort :
– » Vive la République ».
– » Vive la République ».
– » Vive la République ».

Cela aurait pu être amusant si cela n’avait été émouvant. Nous quittions Brest sous la bruine pour partir vers le soleil et les aventures. Neuf jours de mer sans escale, avec en prime un océan, une mer, deux caps, un détroit qui nous séparaient de notre première escale.

Je me souviens que, tous, nous attendions les premiers mouvements, les premiers balancements du navire.
– » Ca y est, ça bouge »
Ce fut presque un cri et, aussi vite que nous avons pu, nous sommes allés voir le navire quitter le quai. La Jeanne se décolla doucement du quai, aidée en cela par trois remorqueurs puis, lentement, elle prit le chemin de la rade. Brest disparaissait sous la grisaille et rapidement nous n’avons plus rien vu du quai qui s’éloignait. Le Forbin suivant à quelques encablures. Tout le personnel libre se trouvait à l’extérieur. En compagnie de mes deux amis, j’avais rejoint la passerelle P3(*) pour avoir une meilleure vue. Nous n’étions pas les seuls à avoir eu cette idée et il y avait foule sur P3. L’île longue passée, le chenal défila devant nous. Les dernières embarcations contenant les familles de certains d’entre nous firent demi-tour.

C’était fait. Nous étions partis pour six mois d’un long périple qui nous ferait visiter presque la moitié de la planète. La haute mer atteinte, le service du bord repris ses droits et nous avons regagné nos différents services. Pendant les premiers jours, tout un chacun se rendit devant le bureau du Capitaine d’Arme pour suivre, sur la carte marine suspendue au mur (*), la route du navire. Nous allions également à l’extérieur avec l’espoir de voir une dernière fois les côtes de France. Hélas, seuls quelques cargos ou pétroliers croisaient notre route. La traversée du golfe de Gascogne, avec quelques manoeuvres navales en compagnie d’autres bâtiments de la Royale, fut calme. C’est après trois jours de navigation que je vis apparaître les colonnes d’Hercule. Lieu chargé de symboles pour les anciens navigateurs mais qui pour nous signifiait l’entrée dans la mer Méditerranée et l’arrivée au soleil.
Les grecs anciens et les phéniciens le traversaient en immergeant des voiles afin de saisir le courant sous marin qui les aidait à sortir de la Méditerranée. Le spectacle était magnifique. Je me souvins alors des photographies que mon père avait prises de l’endroit. Nous ne nous y arrêtions pas. Je vis aussi défiler de part et d’autre du navire, les côtes du Maroc et celles de l’Espagne. C’était le matin, le soleil se levant sur cette mer qui bleuissait donnait, tant aux rochers qu’à l’onde qui nous entourait, de jolies teintes irisées. Ce furent là les derniers rivages que je pus voir avant notre arrivée en Egypte.

La vie militaire du bord n’était point trop exigeante et j’eus donc le temps de prendre de nouvelles habitudes. Il y avait l’heure de prendre sa douche, l’heure de laver son linge…

Je vis pendant cette traversée de la Méditerranée mes premiers animaux marins. Ce furent tout d’abord des marsouins puis plus tard des dauphins. Je trouvais tout cela splendide. J’aperçus aussi mes premiers exocets, les fameux poissons volants. Ils étaient amusants à voir. Pointant leurs bouches à la surface de l’eau et dans un rapide coup de queue s’élever au-dessus des flots pour planer quelques instants avant de redescendre doucement, plonger pour mieux recommencer de nouveau. La haute mer est quelque chose de fascinant tellement les étendues sont immenses et inappréciables.

Déjà, nous étions le seize novembre, veille de notre arrivée en Egypte. Je fus alors pris d’une excitation, d’une nervosité qui jusqu’ici m’était inconnue. J’allais voir et fouler de mes pieds la terre qui abrita les pharaons et qui vit passer tant d’envahisseur tel Alexandre le Grand. Alexandre, dont la ville vers laquelle nous voguions portait toujours le nom : Alexandrie.

J’étais impatient d’arriver et avec mes amis nous élaborions déjà des plans d’escale afin de déterminer ce que nous pourrions faire. Evidemment rien ne se passa comme prévu mais ce fut sublime. La nuit fut courte et le jour du 17 pointa. Notre première escale aussi.

Quelques photos pour vous montrer qu’un navire ça bouge sur l’eau. Ici l’escorteur d’escadre Forbin qui nous a accompagné durant toute la campagne.

Notes :
(*) Avitaillement : On entend par ce terme tout ce qui concerne l’alimentation à bord d’un ou plusieurs navires. On relâche (*) pour faire son avitaillement
(*) Relâcher :Un navire relâche quand, par une cause quelconque, comme manque de vivres ou d’eau potable, maladies, mauvais temps, voies d’eau, avaries majeures, présence d’un ennemi supérieur en force, il est forcé de suspendre son voyage et d’entrer dans un port où il n’avait pas dessein de s’arrêter, et où il trouve un abri et des ressources.
(*) Parer : C’est préparer quelque chose à remplir son office. Ici c’est préparer le navire à partir
(*) Appareiller : c’est effectuer la manoeuvre qui consiste à mettre un navire sous voile et donc à partir.
(*) Passerelle P3 : C’est une endroit sur l’extérieur du bâtiment assez haut perché qui donne une vue très aérienne. Vous en entendrez souvent parler.
(*) Carte marine : rien à voir avec des cartes postales. Mais afficher tel un poster on y traçait au jour le jour la progression de la Jeanne.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*