Egypte / Retour à Alexandrie – Part 3

Cette journée de travail fut simple et banale. C’était le dimanche 20 novembre et beaucoup, dans le personnel du bord avaient quartier libre dès huit heures. Le service du soir assuré, je rejoignais mes amis à la coupée (*), pour une petite sortie nocturne.

Nous sommes allés sur le bord de mer, la promenade des anglais locale, et, ayant retrouvé bon nombre de nos amis, nous avons décidé de nous payer une promenade en calèche. Par groupe de trois ou quatre, après avoir marchandé avec le cocher, nous prîmes place à bord. Très vite, toute cette joyeuse bande essaya de prendre le contrôle des rênes des fiacres. Au bout d’un moment l’allure s’accéléra et, malgré les vociférations des cochers, une course s’engagea sur l’avenue, sous le regard éberlué des passants. Au bout d’une dizaine de minutes, les cochers nous apostrophèrent violemment, menaçant même d’appeler la police. Pour moi, les souvenirs de cette folle soirée s’arrêtent à cette cavalcade le long du bord de mer.

Le 21, dernier jour de l’escale en Egypte, fut une de ces journées que l’on n’oublie pas et qui marque un service militaire. La journée avait commencé normalement, par le chargement des dernières corvées de victuailles nécessaires pour atteindre la prochaine escale. La soute était pleine à l’heure des permissionnaires et, en fin de journée, toujours accompagné de mes amis nous avons retrouvé nos deux comparses égyptiens.

Là, les événements qui se sont succédés, sortirent un peu du commun. Après avoir pris la décision de finir notre séjour en Egypte en beauté, nous nous sommes rendus dans un restaurant chic, où, en compagnie d’autres matelots de la Jeanne d’Arc, nous avons commandé un bon repas, avec couscous et merguez. Tout fut parfait ou presque. Les événements se précipitèrent au moment de l’addition. Bien que les ayant invités, nos amis égyptiens demandèrent à lire la note et, oh surprise, ils nous apprirent que celle-ci, était majorée d’environ cinquante pour cent par rapport aux prix indiqués sur la carte. Ce qui nous mis tous très en colère. Une bande de marins français faisant la fête, ce n’est pas toujours très drôle pour un restaurateur; mais ces mêmes marins en colère c’est alors une catastrophe je puis vous l’assurer.

Nous avons tout de suite fait signe au serveur de venir, afin de, gentiment, lui faire remarquer son erreur. Il commit alors sa deuxième erreur, la plus grave à mon sens, en nous déclarant que la note était tout à fait correcte.

La tension monta brusquement d’un cran et, quelques assiettes chutèrent brutalement sur le sol. Le garçon ne voulut toujours pas démordre de son obstination. Nous étions installés sur une mezzanine, et lorsque qu’un plat à couscous atterrit au milieu des clients quelques mètres plus bas, surgit alors le patron qui donna dans un premier temps raison à son employé. Il changea brusquement d’avis quand cette joyeuse bande de matafs retourna à grand bruit la table, tout en proférant des paroles, qui bien que dites dans un français peu châtié lui firent immédiatement prendre la sage décision de revérifier l’addition. Il revint très vite en s’excusant et nous représenta l’addition diminuée de moitié à laquelle il rajouta un rabais de dix pour cent à la seule condition que nous quittions calmement son établissement, qui était un endroit tout à fait respectable, nous précisa t’il. Ce que nous fîmes sans plus tarder comme des gens qui savent se tenir.

Non loin de là, la soirée ne faisant que commencer, nous avons découvert une petite boîte de nuit charmante où était diffusée de la musique grecque. Toujours accompagnés de nos deux comparses locaux, nous avons investi les lieux rapidement, et après quelques verres, l’ambiance aidant, Sam, François et moi même nous nous sommes retrouvés sur la piste de danse essayant de singer les pas endiablés d’un sirtaki.

Qu’elle ne fut pas notre surprise et notre désappointement lorsque certains clients, lancèrent à nos pieds des assiettes qui se brisèrent aussitôt. La colère nous repris mais, instantanément, le patron des lieux arriva et dans un français hésitant nous expliqua que c’était la coutume en Grèce, lorsque les clients sont contents, de briser les assiettes sur les pieds des danseurs. Revenus de notre étonnement, nous lui avons demandé s’il nous était possible à nous aussi de manifester de cette façon notre plaisir à être dans son établissement. Il nous vendit immédiatement, en bon commerçant qu’il était, un lot d’assiettes prévues à cet usage.

La nuit s’étirant, il fallait songer à rentrer à bord, la Jeanne appareillant vers sept heures trente. C’est là, que les choses devinrent réellement plus compliquées et presque dramatique. En effet, sur l’une des banquettes, un de nos collègues dormait. Il nous fut impossible de le réveiller et, c’est grâce à l’intervention d’un docteur qui se trouvait sur les lieux, que nous avons compris qu’il n’était pas seulement profondément endormi mais qu’il était franchement malade. Coma éthylique diagnostiqua le médecin. Cela nous dégrisa sur-le-champ. Sam, François et quelques autres prirent un fiacre et conduisirent le malade à l’hôpital. Pendant ce temps accompagné du reste de la troupe je rentrais à bord prévenir que l’un des nôtres se trouvait hospitalisé dans un état grave.

A bord, je demandais en premier lieu à rencontrer l’officier de permanence pour lui présenter les faits sous un éclairage un tantinet tamisé. Pendant ce temps, François et Sam étaient restés avec le malade et au bout de quelque temps décidèrent de le ramener à bord, où il pourrait être soigné. Là où l’aventure devint extraordinaire, c’est lorsque le fiacre au lieu de les ramener vers le navire, les conduisit au commissariat de police local. Moi, pendant ce temps, je fus présenté au CSI (*), réveillé pour la circonstance et pas très content, qui me fit réitérer mon histoire pour la deux ou troisième fois, trouvant tout ceci bien étrange.

Au commissariat on fit attendre nos camarades, leur expliquant qu’ils ne pouvaient pas partir sans avoir vu le chef mais que celui-ci n’était pas là pour le moment. François sous prétexte d’avertir le consulat fit le tour du bureau devant lequel il se trouvait et faisant mine de chercher un cendrier, commença à renverser tout ce qui lui tombait sous la main. Ce qui fâcha fort les fonctionnaires de police présents. Après maintes vociférations et menaces de part et d’autre, les choses se calmèrent un peu par l’apparition du chef qui en fait était en train de dormir et avait été réveillé par les cris et les bruits divers. Celui-ci leur donna l’autorisation de repartir à bord au moyen d’un taxi appelé pour la circonstance.

Pendant ce temps je m’évertuais non sans mal à expliquer au CSI que mes deux amis n’étaient pas des déserteurs, mais qu’ils accompagnaient au moment où je les ai quittés, un de nos collègues à l’hôpital. Ce faisant l’appareillage fut retardé d’une grosse demi-heure. Ce qui permit à nos aventuriers d’arriver avant le départ sans pour autant leur épargner une dernière mésaventure. Le taxi une fois arrivé au port leur demanda une somme supérieure à celle dont ils disposaient, et bien qu’il fût au courant que mes amis ne disposaient que de peu d’argent, il s’évertuait à en demander plus. Un policier, il y en a plein là bas, s’en vint alors régler le désaccord d’une manière bien peu orthodoxe. Il prit en effet l’argent de mes amis, l’enfouit dans sa poche, mit une gifle retentissante au chauffeur de taxi et le renvoya à sa conduite. Mes deux compères purent remonter à bord, la Jeanne partir et tout finit pour le mieux.

Avouez cependant chers lecteurs que pour une première escale celle-ci fut animée.

Notes :
(*) Coupée : Passerelle permettant de rejoindre l’intérieur du navire depuis le quai.
(*) CSI : Chef du Service Intérieur. Le troisième personnage du bord après le commandant et le commandant en second

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