Tranches de vie sur la Jeanne D’arc

C’est donc avec soulagement que nous avons quitté la Corne de l’Afrique. Enfin l’air du large, enfin un peu d’air. La feuille de bord annonçait beau temps, mer calme et un peu de vent de secteur sud-est, le bonheur après la fournaise. Elle annonçait aussi la réunion préparatoire au passage de la ligne, de l’équateur. C’est une tradition et une fête pour tous les bateaux franchissant cette ligne immatérielle qui sépare l’hémisphère boréal de l’hémisphère austral. Les cérémonies durent du matin au soir. Il y a trois grandes fêtes dans la Royale : St Eloi, (*) Ste Barbe (*) et la Ligne.

La vie du bord reprenait néanmoins ses droits.
La joyeuse bande de copains que nous étions s’activait au service, cherchant sans relâche à l’améliorer et aussi à gagner du temps et ainsi des heures de liberté. Le soir, afin de nous détendre, nous nous attardions sur les passavants ou sur le pont d’envol afin d’y prendre un peu d’air et regarder la mer, spectacle toujours égal et apaisant.
C’est quelque chose que cette immense étendue, moutonnant sans cesse. L’oeil a beau chercher quelque chose de particulier il n’y a que vague et houle à l’infini. C’est à la fois apaisant comme je le disais mais parfois angoissant.

La vie du bord était organisée de façon relativement stricte et cela ne ressemblait pas du tout aux activités du Club Med. L’équipage était divisé en demis bordées qui se relayaient toutes les quatre heures, ceci pour le service général. Les services Commissariat et Aviation avaient eux des services particuliers du fait de leurs spécificités.

Le matin le branle-bas(*) était sonné à sept heures. De sept à huit, petit déjeuner, à huit heures relève de quart et pour les autres, poste de propreté; le bateau était briqué de fond en comble tous les matins; jusqu’à dix heures où débutait le poste d’entretien. Cela allait de la menue réparation à la peinture, mais c’est une autre histoire sur laquelle je reviendrai plus tard. A midi, relève de quart et repas de onze à treize heures. L’après-midi était réservé à la bonne marche du bâtiment et aux exercices purement militaires (Surfacex, Surnavco, poste de combat, exercices AVIA). En ce qui concernait mon propre service, le travail débutait plus tôt, vers six heures par la préparation du petit déjeuner.

En effet préparer et donner le petit déjeuner à 160 personnes cela ne s’improvise pas.

Il fallait dans un premier temps, préparer le café dans le percolateur, environ soixante-dix litres. Excusez du peu mais ce n’est pas la cafetière d’un biffin. Imaginer un gros cylindre en inxo muni d’une jauge extérieure. Sur la partie supérieur un gros couvercle qui, lorsqu’on le soulève donne accès au filtre. On versait des quantités énormes de café moulu avant de refermer le tout et de le mettre en fonctionnement.

Cette première et primordiale partie réalisée il fallait faire chauffer l’eau pour le thé, le lait et mettre tout ceci dans des touques isothermes que l’on plaçait ensuite sur la rampe de l’office.

Une fois cette opération effectuée, venait le tour des jus de fruits -oranges et ananas-. Arrivait alors le moment de sortir les confitures, le chocolat, et d’aller chercher le pain à la boulangerie – soixante baguettes à peu de choses près-. Deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, était adjoint de la brioche que nous préparaient les boulangers. Mais surtout, il fallait dès quatre heures trente, à la fin de la relève de quart précédente, sortir le beurre pour qu’il ne soit pas trop dur. Sur la rampe étaient également installés les bols, les verres et les couverts dans des paniers adéquats.

A sept heures précises, c’était la ruée jusqu’à huit heures trente. Débutait alors notre poste de propreté. Nous devions balayer la salle, la laver, et ranger l’office, briquer la rampe en inox et faire la plonge de tout le matériel. Ceci fait restait à notre charge, le nettoyage de la coursive FOX-TROT ainsi que le lavage des toilettes attenantes au mess.

La salle à manger propre, nous nous attelions à la préparation du repas du midi. Cela consistait à installer des tables pour six personnes. On devait veiller à l’approvisionnement en sel, poivre, huile et vinaigre de chaque tablée. Il fallait remplir les carafes d’eau et apporter également un pichet de vin sur chaque table, sans oublier une corbeille de pain. La plonge quant à elle se devait de faire la vaisselle et de la repasser en salle pour rangement. Heureusement nous avions le bon matériel. Elle s’occupait également de la vidange des poubelles et de la confection de la vinaigrette. Environ dix à douze litres par jour, réalisée selon la recette suivante.

– Mettre dans un grand seau six litres d’huile rajouter délicatement trois kilos de moutarde, quelques échalotes, beaucoup de sel et de poivre, délayer. – Une fois ce mélange réalisé, commencer à mettre le vinaigre, suffisamment pour que la quantité totale du mélange ainsi obtenu remplisse le seau.

La plonge était aussi chargée de la préparation de la salade. Par ordre express des règlements de la Marine Nationale, la totalité de l’équipage devait avoir la possibilité de manger au moins une fois par jour de la salade afin de lutter contre les carences en vitamines que pouvait apporter une alimentation trop riche en boîtes de conserve.

Le travail de l’office était le plus long. Après le rangement des ustensiles ayant servi au petit déjeuner, il fallait penser au nettoyage de la rampe, du percolateur des stems et du sol. L’équipe régnant en ces lieux, devait pourvoir à l’approvisionnement quotidien d’Emilienne en vin frais. Il fallait bien entendu refaire une vingtaine de litres de café. Lorsque les boulangers nous téléphonaient, débutait la corvée du pain que nous allions chercher à la remise jouxtant la boulangerie et que nous coupions ensuite dans la machine appropriée située aux cuisines équipages. Une fois le pain tranché, on l’installait dans les corbeilles que l’équipe de salle plaçait sur les tables.

La plupart des préparations concernant les entrées nous incombaient. Il s’agissait des charcuteries diverses fournies par le commis. Bien sur tout cela c’est sans oublier les fromages. Il y avait donc chaque matin différentes corvées à effectuer.

– Corvée des matériels de lavage (Javel, balai…) – Corvée de vin – Corvée de frigo (les fameux B.O.F.) – Corvée de pain – Corvée de soute (conserves)

Avant d’avoir pu tout finir, il était déjà dix heures et arrivait la corvée de bar, où en compagnie de Paul, nous allions dans les coquerons (*) afin de pouvoir assouvir la soif inextinguible des O.M. par la fourniture de trente caisses de bière quotidiennes ainsi que par celle de quelques bouteilles de Porto, Pastis, Suze et Whisky.

A dix heures trente nous pouvions enfin manger un peu avant le service. Onze heures étaient là et quatre-vingts personnes se pressaient aux portes de la salle que nous devions fermer pour pouvoir terminer correctement notre mise en place.

Débutait alors une cavalcade de quarante-cinq minutes : le repas. Il fallait servir les entrées froides que souvent nous prenions la précaution de mettre sur table avant l’entrée des OM, servir les entrées chaudes venant de la cuisine et enchainer rapidement sur le plat principal. Servir ensuite la salade et les fromages et enfin le dessert ou les fruits selon que nous sortions ou non d’escale.

Nous courions vraiment. En un quart d’heure, vingt minutes tout au plus, vers onze heures quarante-cinq il fallait desservir la salle, nettoyer les tables pendant que la plonge effectuait la vaisselle et que l’office préparait les entrées, le pain le fromage et les boissons.

A midi recommençait la course effrénée. Les OM rouspétaient que le service était trop lent, que les plats arrivaient froids, qu’il manquait de l’eau, du vin, du pain. Bref ils râlaient tout le temps.

A treize heures quand tout ce monde nous laissait en paix pour pouvoir boire un café au bar nous pouvions enfin souffler un peu. Mais juste un peu ! Reprenait alors le nettoyage. Nous débarrassions, rangions, lavions préparions. Il était déjà quatorze heures bien sonné et nous avions enfin nos deux ou trois heures de repos amplement méritées.

Nous aimions ce moment où l’on pouvait aller prendre une douche bien fraiche pour se délasser et se débarrasser de toute la sueur accumulée. Il fallait alors penser au lavage de notre petit linge (chaussettes et slips). S’il nous restait un peu de temps nous montions au bar où nous attendait Paul avec quelques bières bien fraiches.

Là, seul ou en compagnie, je me rendais sur les passavants ou sur le pont d’envol pour respirer l’air du grand large. C’étaient là des moments idylliques. Je retournais quelquefois à la salle à manger afin d’écrire, dans un endroit frais, à ma famille. Parfois je me contentais de relire les lettres que m’envoyaient mes parents ou mes amis ou alors, grand bonheur, si nous avions fini suffisamment tôt nous allions sur la plage avant nous faire bronzer à l’ombre des missiles EXOCET MM38. Mais ce bonheur était éphémère car dès cinq heures rebelote, nous commencions alors l’installation du repas du soir suivant les mêmes règles qu’à midi. A dix-huit heures débutait le ballet des motels jusqu’à vingt heures. Heure à laquelle la salle se devait d’être propre car démarrait la soirée télévision.

Bien loin de la France nous disposions néanmoins sur le bord d’une régie de télévision. Celle-ci diffusait chaque soir, en mer, à l’ensemble de l’équipage, un programme de distraction et d’information. Ce dernier débutait vers de vingt heures et durait jusqu’à à vingt-trois heures environ. La soirée débutait toujours par « les chiffres et les lettres ». Cette émission était préparée et organisée par une équipe du bord avec la participation de l’équipage. Cette année-là, c’est un appelé qui gagna la finale contre un Capitaine de Corvette – sic-. Venait alors le grand journal du soir, divisé en trois parties :

– La vie du bord ( rappel des activités du jour, prévision de celles du lendemain, la météo ainsi que l’explication sur carte marine du trajet effectué dans la journée et de celui que l’on devait parcourir le lendemain). – Le journal international fait à partir des télex reçus et de l’écoute des radios. – Le journal de la France clôturait cette revue de presse. Cette partie de la soirée était pratiquement suivie par l’ensemble du bord. Tout le monde voulait avoir des nouvelles du pays.

La soirée se terminait par la projection d’un film qui fut quelques brèves fois projeté sur le pont d’envol.

Pour nous les motels, c’était l’heure exquise de la détente et si nous ne nous rendions pas au bar ou sur le pont nous jouions au tarot ou à la belote avant d’aller dormir car le lendemain matin il fallait remettre ça, sauf pour deux d’entre nous. Pour les deux motels ayant travaillé en salle débutait une longue nuit. Un bateau ne s’arrêtant pas la nuit, il fallait servir des repas aux relèves de quart. La nuit commençait pour eux à vingt-deux heures trente par une mise en place à la rampe.

– Préparation du café, de l’eau et du lait. – Préparation du pain. – Préparation des charcuteries. – Préparation des sardines, des maquereaux et des pilchards. – Préparation des saucisses et du cassoulet.

La relève de quart avait lieu à minuit, aussi de vingt-trois heures trente à minuit trente le personnel pouvait manger. Ceux de la montée prenaient du café et un sandwich et ceux de la descente, voulant se sustenter plus copieusement, un plat chaud et du vin. A trois heures trente jusqu’à quatre heures trente idem pour la relève de quatre heures et dès six heures préparation du petit déjeuner.

Dans les débuts nous nous recouchions entre les relèves et une personne d’astreinte (*) venait nous réveiller. Très vite, si nous voulions dormir, nous le faisions sur les moleskines du mess et encore, que d’un oeil, baignés que nous étions par la lumière rouge de rigueur à partir de l’extinction des feux à dix heures. Par la suite nous ne dormions même plus mais le faisions dans la journée avec l’accord de notre Commissaire.

Selon notre organisation, l’équipe ayant fait la nuit devait faire la plonge dans la journée car ce travail était moins fatigant. Mais là aussi rapidement les équipes s’organisèrent et seul l’un des motels effectuait la nuit et l’autre se chargeait seul de la plonge le lendemain. Tout au long de cette campagne cette méthode de travail évolua mais j’en dirai un mot plus tard.

Bien sûr toute cette activité et cette promiscuité créaient parfois une certaine tension entre les motels et les OM qui venaient là pour se détendre alors que nous nous essayions d’en faire le moins possible. De même, le fait d’être pistonné donnait à certain de ces « boeufs » (*) un sentiment de frustration car nous faisions peu de cas de leurs galons et même nous n’hésitions pas parfois à les remettre à leur place.

Notes
(*) Branle bas : Réveil du matin

(*) St Eloi :Fête de mécanos fété le 01 décembre

(*) Ste Barbe : Sainte patronne des pompiers et des armuriers on la fête le 04 décembre

(*) Coquerons :Dans un bâtiment de guerre, c’est le compartiment, le fourcat situé sur l’arrière de la soute aux poudres ( marine à voile), et , en général, c’est un compartiment pratiqué dans les parties extrêmes, qui remplit l’office d’armoire ou de caisson.

(*) Personnes d’astreinte : Le bord disposait dans ce que nous appelions le service général, d’un ensemble de personnels chargés, pour peu que nous nous soyons inscrits, de réveiller, sans bruits, les marins devant se lever à d’autres heures que les heures ordinaires, c’est-à-dire celle du branle bas.

(*) Les bœufs dans la marine : C’est le surnom plus ou moins amical donnés aux officiers mariniers. Il faut remonter au moins à Louis le quatorzième pour en avoir l’explication. En effet à cette époque on embarquait vivants certains animaux servant à la nourriture. C’était le cas des bœufs. Les officiers mariniers avaient le droit de pouvoir aller dormir dans ces étables lorsqu’il faisait froid. D’où par extension leur surnom.

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